les amitiés spirituelles

Par certaines boutades imagées, Clémenceau dénommé « le Tigre », dans les premières années de ce siècle, avait stigmatisé deux personnages importants du Gouvernement. De l'un pourtant juriste intègre et sincère il le marquait avec « il sait tout et ne comprend rien » et de l'autre poli­ticien retord mais sachant jouer sa carte au bon moment, c'était « il ne sait rien mais comprend tout ». Dans ces deux phrases lapidaires se résume la structure de certaines façades entre lesquelles s'étage une gamme de positions sociales toutes différentes.


Napoléon, devant la tombe de J.-J. Rousseau, n'aurait-il pas dit aussi « l'avenir apprendra s'il n'eût pas mieux valu pour le repos du monde que Rousseau et moi nous n'eussions jamais existé » ? Ce qui peut accuser le mystère de certaines desti­nées humaines de l'histoire. Heureusement que, dans la foule hétéroclite mais toujours en mouve­ment où nous avons à jouer notre partie, incons­cients souvent, alors qu'elle est marquée d'un rôle particulier, la catégorie prédestinée des « Servi­teurs du Ciel » vient incontestablement compenser, redresser, éduquer même lentement par leurs paro­les, et surtout de leur exemple, l'inévitable désor­dre d'une civilisation glissant vers sa fin.


M'étant levé de très bonne heure et ne trouvant personne dans la maison, j'étais descendu au jar­din où je pensais flâner en profitant de la solitude dans la fraîcheur du matin. Mais j'y retrouvais M. Chapas, là depuis longtemps, arrachant ses pommes de terre. Joyeux de pouvoir vivre un peu plus à ses côtés et cette fois avec l'espérance de l'aider dans ses travaux, m'y croyant rompu du reste, cela me paraissait facile. Mais ma proposi­tion ayant été aimablement repoussée, je dus encore faire figure de spectateur et surtout d'élève igno­rant, car outre mes sujets d'observations, il me fut permis de comprendre une fois de plus qu'un tra­vail aussi simple soit-il, n'a réellement une valeur que dans sa minutieuse perfection.


Dans un précédent bulletin nous avons décrit cet ancien couvent de l'Arbresle, délaissé depuis pas mal d'années et qui par un achat (déconcertant) fut légué à la famille Chapas. Les bâtiments dans un état déplorable n'étaient guère habitables. Le jardin, à l'abandon et difficilement cultivable étant donné sa pente et son orientation, n'était pas ren­table. Mais, ne sont-ce pas ces complications échouant aux Serviteurs du Ciel qui leur demeu­rent appréciées car donnant plus de poids à ce que leur esprit de sacrifice cherche pour les autres. Dans son action devant moi chaque coup de binette découvrait un nouveau pied de pommes de terre (assez pauvre) ; le classement des unités était alors ordonnancé avec précision : un tas des plus grosses en vue de la cuisine, le choix des moyennes pour les semences de l'année suivante, quant aux peti­tes, plus nombreuses, réservées à la nourriture des bêtes. Le gros tas plus éloigné, fait de fannes, mer­curiales, orties proliférantes devant sécher sur place, en attendant le feu, cependant que d'autres herbes et racines particulières étaient précieusement mises de côté pour être portées aux lapins et aux poules. Là où se développait la leçon d'économie de toutes choses que j'essayais de suivre c'est que la récolte n'était en fait que momentanée auquel devait suivre la courbe d'un ordre complet. A l'engrangement, ne fallait-il pas, dans cette application au travail bien fait, passer plus avant et marquer une reconnaissance à la terre obéissante et l'aider en la soulageant par avance des récoltes à venir, pour cela, retirer tous les éléments nocifs, les moindres racines prêtes à repartir dès la fraîcheur prochaine. Cette « ivraie » étant toujours là, Matthieu dit de la « mettre en bottes pour la brûler ». Pas d'oublis, poursuivre jusqu'à la racine ce gracieux liseron débordant et étouffant les plantes les plus grimpantes, y trouver ce blanc cordon qui vrille et s'enfonce profondément dans le sous-sol. Toutes minuties que je n'avais jamais employées. Mais les volets claquaient avec la reprise des activités de la maison où la table nous attendait. Y remon­tant, M. Chapas un moment arrêté de ses occu­pations, redevint amical et courtois, s'excusant presque de la 'leçon qu'il venait de me donner. De mon côté réfléchissant à ce sens parfait de l'éco­nomie que je venais de comprendre, je me lançais dans les progrès de la machinerie moderne qui de plus en plus rendait des services, même à la terre et diminuait la main-d'œuvre.


— Mais oui me dit-il, l'homme demeure pressé de mieux vivre, oubliant ce que sa conscience ré­clame et qui seul compte, pressé de dominer ce qu'il croit lui appartenir, alors que ce n'est qu'une gérance, pour en fait la violenter et la perdre périodiquetnent.


Le Sahara, les déserts Arabiques et du Thibet ont été de verdoyantes et riches exploitations aussi, ce sont là alternances aux régions comme pour les humains. Le grand ordinateur de toutes choses peut les mettre en sommeil ou en mouvement à tour de rôle et à son heure. Dès le début la terre a un culte, sa maternité rendant cela logique (antithèse présente), mais les rivalités de clans, de peuples se faisant, le sol conquis devient l'esclave numéro un aux jeux des batailles.


En définitive, qu'est-ce qui nous permet de man­ger ? Sinon le paysan et le pêcheur. Le reste, les hautes études mal comprises, Rabelais disant déjà de son temps, peuvent devenir néfastes, toutes les décadences qui se succèdent dans l'histoire le prouvent. Cette bonne terre dut lentement se plier, après le bois cela a été le fer, l'acier pour la re­muer ; on a essayé les courants électriques et la poudre, et quand, fatiguée, elle ne rend pas suffi­samment, même avec les engrais, comme pour l'organisme humain, ce sont les phosphates et dro­gues dont on l'abreuve intérieurement et extérieu­rement, on injecte, on saupoudre. Aussi la qualité de la graine et du fruit perd lentement force nutri­tive et saveur. Pain et vin n'ont plus le même goût et nos organismes s'en 'ressentent, les cas de cancers augmentent. Ce qui est plus grave encore c'est que la vie de la terre se lassant doit imman­quablement arriver à une fin. Comme par le passé, revenir aux trois jours de rogation et à des efforts correspondant à l'annonce Biblique « l'homme doit gagner son pain à la sueur de son front » serait ce qui pourrait cependant nous don­ner la « manne » que consommèrent les premiers enfants d'Israël.

Simples gestes parfaits aux nourritures terrestres - Max Camis