les amitiés spirituelles

Nous gardons le souvenir de toutes les blessures. Aux minutes heureuses, elles semblent dormir et nous les croyons mortes, mais elles sont là qui vivent et veillent. Et il suffit d'un mot, d'un geste ou d'un regard pour que jaillissent à nouveau les sources d'amertume.


J'ai souffert de la méchanceté, j'ai rougi sous l'insulte, l'ironie — ce fiel de l'intelligence — m'a cinglé.


J'ai voulu pardonner et j'ai cru le faire en méprisant l'offense ; mais le soir, dans le recueillement et avant le repos, quand j'offrais au Père les divines paroles du Fils : « Pardonnez- nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensé » le petit mot « comme » me serrait la gorge étrangement, et je rougissais de honte, car mon cœur protestait contre mes lèvres.


C'est qu'il en coûte de pardonner : le moi se rebelle et n'abdique point aisément. Il faut un violent effort ; il faut sortir des domaines du « naturel » en nous ; il faut oublier ce que l'on croit la justice ; il faut se sacrifier ; il faut que vous, innocent, remettiez la dette du coupable au prix de votre humiliation et de votre déchirement.


Et cependant nous devons pardonner et le plus obscur d'entre les hommes ne l'ignore point dans le secret de son cœur.


Nous sentons que le pardon nous monte à des régions où toutes les âmes se valent. Et quand, dans les larmes divines de l'amour retrouvé, vous embrassez votre frère qui vous a blessé, dites-moi si, à cet instant, votre offenseur n'est point aussi pur que vous même ?


Mais vous avez souffert, vous avez saigné, car on ne pardonne point sans souffrance.


D'un violent désir, vous avez rompu toutes les barrières du moi ; vous avez franchi les bornes de la morale laïque et de la justice humaine ; vous avez respiré l'illogique atmosphère du « surnaturel » ; vous avez entendu l'appel du Dieu qui nous anime ; et d'un coup vous avez assumé la plus haute tâche, celle qui mesure votre foi parce qu'elle humilie votre pauvre raison : que l'innocent accepte de payer pour le coupable. Et ceci nous ouvre quelques perspectives sur le grand mystère chrétien : la Rédemption.


Dieu, offensé, pouvait seul payer la dette humaine. Le pardon qu'il accorda fut infini en profondeur et en durée. Il le scella du sacrifice suprême : le don de Son Fils, c'est-à-dire de Lui- même.


A l'exemple de Dieu, puissions-nous pardonner ! Non pas sept fois, mais septante fois sept fois, ainsi qu'il est écrit, q'est-à-dire toujours.


G. LEGENTIL.


Le pardon