les amitiés spirituelles

Qu’est-ce que Montmartre vient faire dans ce bulletin des Amitiés Spirituelles ? Direzvous.


Oui, en effet, la Butte a, depuis longtemps, une mauvaise réputation ; son évocation attire immédiatement des sous-entendus et le sourire ironique des étrangers. Nous-mêmes oublions trop souvent aussi qu’elle fut montagne sacrée, sainte par son rôle chrétien ! Car la ville s’est développée lentement sur les bords de la Seine entre le mont Locutitius (dédié plus tard à sainte Geneviève), centre intellectuel du monde, et le mont de Mars, pôle religieux, coeur spirituel de Paris. Englobée dans la grande forêt du Rouvray qui, dès les premiers âges, s’étendait jusqu’aux bourgs de Boulogne et de Clichy, le versant nord porta longtemps, et en souvenir des mystères druidiques, le nom de « bois sacré ». Plus tard, le courant latin imprima au versant sud les va-et-vient d’une activité romaine chaque jour grandissante.


De Lutèce, alors sur la rive gauche, prêtres et fidèles montaient vers le haut de notre colline pour rendre aux dieux le culte consacré. A certaines époques, la foule s’y rendait également pour offrir des sacrifices sur les autels dédiée à Mars et à Mercure. Et l’histoire raconte que c’est à l’occasion d’une de ces fêtes que trois prisonniers de marque devaient solennellement abjurer leur religion, déclarée séditieuse.


Longtemps pourchassés par les légionnaires du proconsul, cela jusque dans les carrières de Montrouge où les agapes chrétiennes avaient lieu, saint Denis, accompagné de ses diacres Rustique et Eleuthère, montèrent le fameux chemin des martyrs. Nous savons la suite, c’est-à-dire leur attitude digne, leur supplice et l’exemple qu’ils surent donner aux habitants de la région.


Sédir nous a, dit à, ce sujet, dans ses conférences sur la vie inconnue du Christ, que le Maître passant par les Gaules, avant de rejoindre la Palestine, s’était assis et avait prié en haut de la côte, là où devaient tomber les trois têtes croyantes.


C’est, du reste, de ces féconds holocaustes que les églises jaillirent du sol, à l’époque de la foi naissante et, particulièrement, cette pure église Saint-Pierre, qui se fait encore toute humble aux côtés du grand et froid Sacré-Coeur moderne. Elle avait d’abord porté le nom du premier évêque au col tranché ; puis, à la fondation de l’abbaye de Montmartre, elle prit celui de Petrus.


De ce foyer carmélite où, les plus nobles noms de France vinrent, s’agenouiller, de cette ruche butinante sur la capitale et ses environs partirent, vers le monde, de nombreux essaims. Par ses rapports avec la réformatrice espagnole sainte Thérèse les annales relatent le passage d’Ignace de Loyola qui, dans la crypte romane encore existante, fit ses voeux de fondation pour l’ordre des jésuites, en compagnie de Xavier et de quelques-uns de ses futurs disciples. Cette antenne spirituelle fut utilisée aussi par saint François de Sales avant l’institution des Dames de la Visitation et par saint Vincent de Paul pour ses Soeurs de la Charité.


Si, comme nous le savons, les sommets géographiques ont un sens de symboles en mystique, ici l’altitude semble assez bien cadrer avec celle de l’esprit, puisque notre colline fut, pendant un temps, la trombe céleste, le courant d’air spirituel que les fondateurs, les saints ont pressenti et où ils sont venus demander de l’aide.


Dominant les cloches de Notre-Dame et les hautes flèches de plus beaux sanctuaires, ce petit clocher de Montmartre, où le droit d’asile fut conservé très longtemps, où les pèlerins venaient de tous les coins de l’Europe, demeure donc comme un pieux souvenir.


Les hommes, ivres d’orgueil et de fausse indépendance, ne peuvent malheureusement garder ces contacts providentiels. Saint-Pierre — alors que, pendant la Révolution, la colline portait le nom de Marat — fut successivement magasin, temple de la déesse Raison, salle d’assemblée. Dans ces murs, au lieu d’une flamme, il n’y eut bientôt plus qu’un lumignon, et l’ombre se fit lentement tout alentour.


Montmartre, nous le savons, eut bien encore un rôle politique, héroïque, pendant les guerres et un rôle artistique et littéraire ; mais ce qui nous intéresse, c’est-à-dire le sens mystique du lieu, disparut avec les dernières ailes des moulins à vent.


Cependant, et c’est là ce qui nous touche profondément, c’est sur cette butte, alors simple et sainement gaie, que notre mouvement des Amitiés Spirituelles prit aussi naissance, tout comme les grands ordres du XVIIe.


Oui, c’est dans l’ancienne rue des Brouillards, qui porte actuellement le nom de rue Girardon, derrière le moulin de la Galette, que certains vieux Amis de la première heure vinrent écouter l’étrange et généreux garçon, très humble, quoique déjà plein de connaissances, qui les entretenait d’idées christiques.


Ce grand solitaire, ce timide, devait, par obéissance, entrer de plus en plus dans ce rôle que le Ciel lui réservait et devenir le chef du groupe, le conférencier, l’écrivain inspiré, le Sédir enfin que nous aimons.


Il avait donc retrouvé la part de cette lueur chrétienne dont la colline s’auréole encore : et, sous les prétextes de vie modeste, de goûts artistiques, la liaison se prolongeait, se ravivait peut-être.


Après bien des années d’efforts et de prière, alors que, grâce à Dieu et à lui, nous existions, que nous faisions nos premiers pas, la mort vint nous prendre cet ami incomparable, ce guide précieux, cet exemple inimitable. Mais il nous a lui-même trop bien convaincus que la mort n’est qu’une apparence et que l’existence terrestre n’est qu’une étape de la vie éternelle, pour ne pas nous soumettre avec une douce résignation !


Et le dernier coin de terre marqué pour recevoir ses restes s’ouvrit sur la colline, proche de ce petit appartement de la rue Girardon. Le cimetière Saint-Vincent, où l’on ne creusait plus de tombes nouvelles depuis plus de soixante-dix ans, reçut, par grâce spéciale, les restes de Sédir.


Le cercle de cette vie extraordinaire se fermait donc à cent mètres du lieu où son œuvre avait commencé, c’est-à-dire sur le haut de Montmartre !

Montmartre par Max Camis

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