les amitiés spirituelles

En juillet dernier a paru, aux éditions Desclée, de Brouwer, à Paris, un volume de M. Max Daireaux consacré à « Villiers de l’Isle-Adam — l’homme et l’œuvre » (1). Encore que nous ne puissions suivre M. Daireaux dans beaucoup de ses considérations, nous lui sommes très reconnaissant pour son beau livre, le premier travail d’ensemble qui ait paru depuis celui d’E. de Rougemont (Mercure de France, 1910). Nous attendons avec impatience le grand ouvrage que prépare M. E. Drougard, professeur agrégé de l’Université. Quand celui-ci aura vu le jour, nous posséderons ce qui aura été écrit de plus achevé et de plus compréhensif sur Villiers de l’Isle-Adam (2).


Nous ne nous occupons pas, dans ce Bulletin, de critique littéraire. Le but de cet article est de considérer Villiers de l’Isle-Adam du point de vue mystique. Nous déclarons néanmoins que nous le tenons pour un des plus grands écrivains qui aient illustré notre pays, pour un des êtres qui ont exprimé le plus parfaitement le génie français.


Au travers de toute son oeuvre et en particulier dans deux chapitres inoubliables des « Forces mystiques et la Conduite de la Vie », Sédir a donné les caractéristiques du vrai mysticisme. Voici ce qu’il déclare : « On peut considérer comme mystique tout homme qui, à quelque religion qu’il appartienne, se rattache à Dieu seul, faisant abstraction de toute créature, et consacrant toutes ses forces à l’accomplissement de la volonté du Père. »


La volonté du Père a été, pour Villiers de l’Isle-Adam, l’incompréhension des hommes, la trahison, la pauvreté (3). Il eut à souffrir de ceux qui le plus sincèrement crurent à son génie, il fut martyrisé jusque sur son lit de mort par ceux qui se disaient ses amis, martyrisé après sa mort par ceux qui, sous le couvert de leur admiration, mirent au pillage ses papiers où dormaient des ébauches de chefs-d’œuvre (4). Sa vie fut le cadre de la noblesse et du malheur. Héritier d’un des plus grands noms de France, il incarna dans son être crucifié l’aristocratie de ses aïeux, il la porta même à son suprême degré, conformément à la devise de son blason : « Va oultre ».


Se rattacher à Dieu seul. Villiers de l’Isle-Adam était catholique par naissance et par tradition. Il n’était pas pratiquant et il n’a jamais écrit quoi que ce soit qui ressemble à des ouvrages de piété. Mais « l’âme princière, royale même que Villiers portait en lui » (5) vivait plus haut que les systèmes élaborés par les hommes. Si son esprit s’est laissé séduire par l’hégélianisme, sa foi le reliait directement à Dieu, elle était la vie même de son âme. Pour Villiers de l’Isle-Adam la foi est un absolu. Or, on ne démontre pas la vie, on la manifeste. Jamais Villiers n’a discuté sa foi, Jamais il n’a permis qu’on la discutât en sa présence (6). Il déclare : « Règle générale : tout ce dont l’impression n’augmente pas, en nos âmes, l’amour de Dieu, le détachement de l’Univers, l’union substantielle avec Jésus-Christ tout cela vient du Mal, émane de l’Enfer, nécessairement, absolument, sans autre examen ou compromis oiseux. Car ce qui trouble, ce qui étonne est ennemi de la Paix divine, seul héritage du Fils de l’Homme. Il nous a prévenus : « Vous les connaîtrez par leurs fruits. Et nous n’avons que faire de tels fruits. » Et Il ajoute : « Nous nous en tenons, comme toujours, à la Parole, à l’Esprit seul de l’Evangile ; il est, strictement, sans discussions ni réserve, notre unique doctrine. Et quand bien même, par impossible... un Ange de Dieu descendrait du Ciel pour venir nous en enseigner un autre, nous resterions fermes et inébranlables dans notre foi. »


Mais, quand cette foi est attaquée, Il part en guerre, de toute son âme, de toute sa fougue, comme ses ancêtres les Croisés, et il écrit ce cruel et douloureux pamphlet : « Notre Seigneur Jésus-Christ sur les planches » que devront étudier de près ceux qui veulent approfondir le mysticisme de Villiers de l’Isle-Adam.


Ainsi, Villiers de l’Isle-Adam rejette, sans débat, tout ce qui n’est pas conforme à sa foi. Mais étayer sa foi par des arguments, chercher des « raisons de croire », il n’y songe même pas ; il croit et cela suffit (7). Ou plutôt — car la foi est inséparable de la vie — il vit sa foi, il la manifeste par une existence toute de noblesse et de droiture, par une compréhension pour ainsi dire sacerdotale de sa mission d’artiste, par une oeuvre qui dans sa partie essentielle, est un hymne d’amour suprême et de beauté sans mélange.


Assurément des exégètes, des éplucheurs de textes relèveront dans cette oeuvre des passages dont l’orthodoxie peut prêter à discussion. Rappellerons-nous ici les déclarations du Christ sur la lettre qui tue et l’esprit qui donne la vie ? Redirons-nous Sa parole : « Non ceux qui m’appellent : « Seigneur ! mais ceux qui font la volonté de mon Père » ? La vérité théologique n’est qu’un aspect de la Vérité totale et l’on peut être en dehors de la stricte orthodoxie sans être pour cela hérétique au regard de Dieu. Les Samaritains étaient, pour les Juifs, le type même des infidèles , hérétiques dans la doctrine, hérétiques dans les moeurs. Et, cependant, le Christ a pris leur nom abhorré pour en faire, jusqu’à la fin du monde, le modèle de l’être qui, pratiquant l’amour du prochain, accomplit parfaitement « le résumé de la Loi et des Prophètes ».


*


Pour nous, seul a droit au titre d’écrivain mystique celui qui tente d’incarner un absolu dans son oeuvre. Sédir l’a dit : « Les esclaves de Michel-Ange sont mystiques ; les Vierges de M. Bouguereau ne le sont pas ; Corneille est en tout un mystique, tandis que Racine dans « Athalie » ne le fut jamais. » Et Sédir poursuit : « Il existe des âmes dont tout le communicable ne remplit pas le vide ; c’est de l’Absolu, qu’elles ont besoin. Par delà les plus belles paroles, c’est la Parole même, c’est le Verbe qu’elles veulent entendre ; outre les chefs-d’oeuvre, c’est la Beauté même qu’elles veulent contempler ; à travers toutes les formes, au dedans de tous les désirs, au centre de tous les idéals, c’est l’Absolu qu’elles veulent atteindre, c’est Dieu qu’elles regardent, c’est Sa bénévolence à qui elles veulent frayer des chemins » (8). A cette phalange appartient l’âme de Villiers de l’Isle-Adam. C’est pourquoi nous disons que sa vie est mystique, que son oeuvre est mystique, parce que l’une comme l’autre nous élèvent au dessus de l’existence, vers la Vie, parce que l’une comme l’autre nous font communier avec ces aspects de Dieu qui se nomment ici-bas la Beauté et la Grandeur.

 

De cette phalange sortent les héros de Villiers de l’Isle-Adam, ces êtres qu’il a lancés, comme des messagers de l’Absolu, sur ce monde dont la bassesse l’a fait tant souffrir (9). Tous ces êtres magnifiques ont une aspiration commune : la soif de l’Absolu, le besoin de l’Eternel qu’aucun des prestiges du Créé ne peut satisfaire.


Dans l’ouvrage ci-dessus mentionné Sédir affirme que le caractère original du mysticisme chrétien est la notion du surnaturel dont ne parle aucune autre religion. « Pour le philosophe, pour le savant, pour l’ésotériste le surnaturel n’existe pas, parce qu’ils croient tout savoir et qu’ils prétendent tout expliquer. Pour le mystique le surnaturel existe, parce qu’il sait qu’il ne sait rien ; c’est cela l’essence du christianisme. »


Eh bien ! on peut dire que l’oeuvre de Villiers de l’Isle-Adam baigne dans le surnaturel. M. Drougard l’a remarquablement montré à propos de « l’Intersigne » (10). L’intervention de l’Absolu dans le Relatif est pour Villiers de l’Isle-Adam une telle évidence qu’il la montre constamment. Elle

n’est nullement conditionnée par l’adhésion à un credo. Ainsi « Véra » décrit la présence d’une morte retenue dans cette vie par l’amour d’un vivant ; or Véra et son mari, le comte d’Athol, sont représentés comme des athées.


On a reproché à Villiers de l’Isle-Adam la dernière scène d’ « Axël », le suicide d’Axël et de Sara. M. Max Daireaux prétend que, sous la pression de Huysmans, Villiers mourant résolut de modifier la conclusion de son drame. La Croix devait apparaître au moment du suicide, réprobatrice de cette « option suprême ».


Huysmans, l’homme à la foi livresque et autoritaire, estimant qu’il était responsable du salut éternel de Villiers de l’Isle-Adam, avait cru devoir martyriser cet être qui le dépassait de si haut afin de l’amener, vis-à-vis de l’Eglise, à « régulariser sa situation conjugale ». Il est très possible qu’il se soit également entremis pour le décider à remanier, dans un sens qu’il considérait comme orthodoxe, les dernières pages de son chef d’oeuvre. La mort a empêché Villiers de l’Isle-Adam d’accomplir ce qu’on a appelé une mutilation ; mais c’est déjà trop que, par un étrange abus de pouvoir, Huysmans ait cru devoir faire pression, parce qu’il se mourait, sur un être à la fière indépendance de qui il n’eût pas osé s’attaquer en d’autres circonstances. Au reste, cette modification eût été parfaitement illusoire : Villiers avait pris soin d’écrire, dans la version première de son oeuvre, cette phrase terminale qui témoigne assez clairement de sa foi catholique : « Troublant le silence du lieu terrible où deux êtres humains viennent ainsi de vouer leurs âmes à l’exil du Ciel, on entend du dehors... le bourdonnement de la vie. ». Cette parole suffit ; l’apparition inopinée de la Croix réprobatrice n’aurait absolument rien ajouté.


Il ne nous appartient pas de nous prononcer ici sur la valeur dramatique du dénouement d’Axël. Nous comprenons fort bien qu’au point de vue plastique on soit impressionné par la sombre grandeur de l’épilogue de « ce magnifique poème des destinées humaines où toute intelligence est dépassée », où se montre « la misère de l’homme assoiffé d’infini, qui ne peut rien espérer de réel que de son rêve et ne peut se réaliser que dans la mort » (11) ; du point de vue mystique, la dernière scène d’ « Axël » ne nous impressionne nullement, car nous savons que la mort n’est rien que le passage entre deux formes de la vie et qu’elle ne saurait rien « réaliser », rien « fixer » (12). Il peut se faire que l’amour qui s’empare d’Axël et de Sara soit si haut qu’il soit incompatible avec les limitations du Créé et qu’il ne puisse se réaliser que par delà la mort, Il n’en est pas moins vrai que c’est au devant d’une désillusion que s’en vont les deux amants à l’instant où ils cherchent un asile dans la mort. Axël le Renonciateur peut bien dire, en cette heure décisive, à Sara la Renonciatrice : « L’avenir, nous venons de l’épuiser... La qualité de notre espoir ne nous permet plus la terre…  Accepter, désormais, de vivre ne serait plus qu’un sacrilège envers nous-mêmes », du point de vue chrétien Sara a raison : « Se tuer, c’est déserter ». Axël mystique se serait réfugié non dans le suicide, mais dans le renoncement ; il aurait écouté Sara : « Souviens-toi de la race humaine !... Peut-être serait-il plus beau de songer au bien de tous. »


A notre avis, la cinquième partie d’ « Axël » reste à écrire, car par delà le monde religieux, par delà le monde tragique, plus haut que le monde occulte et que le monde passionnel s’étendent les perspectives infinies du monde céleste. Axël craignait que la mort n’abolît en lui toute mémoire. Lui et Sara se sont retrouvés tout petits, tout faibles, tout dépouillés au seuil de ce monde suprême sur lequel resplendit à jamais la Lumière de la Croix. Ici la créature renonce à elle-même, mais pour servir toujours mieux Celui qui, lorsque la Croix se dressait à Son horizon, a déclaré à Ses disciples : « Je suis venu non pour être servi, mais pour servir... il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie. »


Ce monde céleste n’est nullement situé par delà les nuages ; il est partout où des êtres vivent du Christ et pour le Christ. Plus haut en effet que les enseignements de maître Janus, plus haut même que ses possibilités, plus haut que « l’amour sublime » d’Axël et de Sara se trouve l’humble serviteur qui est parvenu à l’union avec Dieu (13).


Il faut reconnaître toutefois qu’on ne saurait appliquer le même critérium à un écrivain mystique et à un artiste. L’écrivain mystique sert une Cause, il rend témoignage à la Vérité qui le possède et dont il se fait le héraut, il écrit pour convaincre. L’artiste fait une oeuvre d’art, il veut incarner dans son verbe, dans son marbre ou sur sa toile ce qu’il a pu appréhender de la Beauté suprême. Villiers de l’Isle-Adam n’était ni prédicateur ni apologiste ; il était chrétien, mystique ; mais aussi il était trop profondément artiste pour ne pas avoir voulu faire des oeuvres d’un art aussi désintéressé qu’il était possible. Il y a d’ailleurs, pour nous borner à « Axël », dans les discours, de l’Archidiacre ou de maître Janus, des pensées qui jaillissent du plus profond du coeur et de la foi de Villiers de l’Isle-Adam.


Mais ce qui fait la grandeur d’une oeuvre, c’est l’intention dans laquelle elle a été faite. M. Drougard, analysant les « Histoires moroses », premier titre général sous lequel parurent « Claire Lenoir » et « l’Intersigne », déclare que ce n’est pas seulement dans une intention spiritualiste, mais bien dans un but chrétien que cette publication a été entreprise (14). On pourrait étendre ce jugement à l’oeuvre entier de Villiers de l’Isle-Adam.


Le scandale de notre société si orgueilleuse de sa propre valeur, c’est qu’un Villiers de l’Isle-Adam a souffert de la faim et du froid (15). De tous temps, lorsqu’une lumière a brillé dans les ténèbres, les ténèbres ne l’ont pas reçue. La terre n’est pas capable d’accueillir les envoyés de Dieu. Le Christ Lui-même, le Seigneur des univers, a dit : « J’ai eu faim, j’ai eu soif, j’ai été sans asile et sans vêtements. »


Pour nous, nous croyons, nous sommes assurés que les êtres qui, comme ce prince de l’esprit que fut Villiers de l’Isle-Adam, ont été ici-bas les martyrs de l’incompréhension des hommes, brillent, au ciel des âmes, comme des étoiles.



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(1) 457 pages, 20 fr.

(2) M. Drougard a publié une remarquable édition critique, en deux volumes, des Trois premiers contes de Villiers de l’Isle-Adam (Les Belles-Lettres 1931).

(3) A l’âge de dix-sept ans il écrit dans Morgane cette parole qui est comme une prophétie de sa vie héroïque et sacrifiée « Tout semble te convier à te dresser sur la foule mais, comme la base de ta vie est frappée d’un signe de mystérieuse malédiction, tu seras vaincu par le grain de sable ! Tu périras obscur, avec des destinées... »

(4) Villiers de l’Isle-Adam préparait, notamment, une Adoration des Mages, un Sermon sur la Montagne

(5) E. Drougard . Villiers de l’Isle-Adam et Eliphas Livi dans la Revue belge de Philologie et d’Histoire, 1931, page 530.

(6) « L’exégèse, la critique, les manuscrits, les interpolations, les contresens. les variations du dogme et de la discipline, les disputes de l’Ecole, tout cela est indifférent au disciple ; ce sont des bruits de paroles étrangères, des cris d’enfants sur la place publique. Il porte en lui-même une certitude irréfragable, une évidence inattaquable, comme la splendeur du soleil. L’enfant a-t-il besoin de papiers d’état-civil et d’un cours d’embryologie pour savoir que sa mère est bien sa mère ? » (Sédir : ibid)

(7) Dans l’épilogue de Claire Lenoir il se désigne lui-même comme un soldat de Dieu.

(8) Sédir : Les Amis de Dieu dans la société actuelle, conférence publiée dans « Les Amitiés spirituelles » 25 décembre 1919, p. 108, 109.

(9) Nous ne pouvons que rappeler ici ceux de ses ouvrages où il raille la vilenie du monde, dont le plus célèbre est Tribulat Bonhomet. Son ironie nous remue surtout par ce qu’elle laisse entrevoir d’intensément douloureux.

(10) II, page 233.

(11) Daireaux, p. 421, 438. — Ce que nous disons d’Axël est vrai de l’oeuvre entier de Villiers de l’Isle-Adam. Ses héros, depuis le don Juan d’Hermosa jusqu’à Axël, assoiffés d’absolu, saluent la mort et lui tendent la main, certains même la recherchent parce qu’ils voient en elle la seule issue de ce monde où la désillusion se mêle à l’idéal et où l’être ne peut qu’entrevoir, en de fugitifs éclairs, les splendeurs qu’il aspire à atteindre.

(12) Des déclarations comme celle-ci nous sont absolument inintelligibles : « Leur suicide n’est point une renonciation, mais un rachat. Il immobilise l’instant qui les arracha au monde... » (Daireaux, p. 429).

(13) Il faudrait relire les belles pages que, dans un ouvrage inédit, Sédir a consacrées à l’union divine et que nous avons reproduites dans notre Bulletin de juillet 1933, pages 3 à 7.

(14) II, page 14.

(15) Léon Bloy écrivait en 1887 : « Villiers me serre le coeur... Est-ce donc une inflexible loi que tout ce qui est grand par le coeur ou par la pensée soit vaincu et torturé ? »

Villiers de l’Isle-Adam par Emile Besson

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