les amitiés spirituelles

Je m’étais plu, ce jour-là, à revoir d’anciennes études de paysage. En les exhumant du coin poussiéreux où elles attendaient depuis des mois, je retrouvais toute la féerie de lumière des derniers étés passés en Bretagne. Dans leur imperfection même, chacune m’évoquait un souvenir, un état d’âme, quelques lointaines pensées. Les falaises couvertes d’ajoncs, la marée venant porter les voiles blanches ou rousses jusqu’au port, les verdoyantes vallées, odorantes où tant d’esquisses m’avaient enfiévré. En cette fin de journée parisienne et grise, joies, colères, enthousiasmes me revenaient dans leurs moindres détails.


Mais je m’arrêtai. Un petit chemin montant gardait encore le mystère dont il avait été le témoin. Sur des vieux murs tamisés d’ombre, dans la joyeuse trouée de lumière du jardin multicolore, je retrouvais toute l’émotion que je ressentis en y entendant parler d’Andréas.


Ce géant dont Sédir nous a, dans ses écrits, fait pressentir la providentielle existence, demeurait déjà respectueusement présent dans le secret de notre coeur et, pour ma part, quoique sans curiosité pour cette grande figure, je ne m’attendais pas à en trouver le reflet dans cette région lointaine.


Ce fut vers la deuxième séance que j’aperçus un vieux bonhomme mi-campagnard, mirentier qui, d’un petit pas égal, allait à la fontaine pour remplir ses deux arrosoirs bruns.


En remontant à son jardin, il s’arrêtait près de moi, posait sa charge et considérait longuement les progrès de mon travail. Au bout de quelques voyages, les pauses augmentaient sensiblement ; puis vinrent les questions sur mon état civil et ma résidence en hiver, sur mon métier et ce que l’on y pouvait gagner ; enfin, voulant me mettre en confiance et me montrer qu’il n’était pas de la campagne, qu’il avait vécu la vie des villes, qu’il connaissait Paris et les artistes, ce furent d’interminables narrations, toutes émaillées de termes plus ou moins rabelaisiens, sur les fêtes à Montmartre, la vie des rapins au « lapin agile » et le monde qu’on y rencontrait.


Dans la face couperosée de ce vieillard, les yeux prenaient une intensité égrillarde aux récits des vadrouilles d’étudiants et de midinettes dans les cabarets de la Butte ; sa voix devenait alors tonitruante. Et, à chaque nouveau détail, riant aux larmes, il chantait et mimait les danses et farandoles échevelées d’autrefois.


Mais, ne me voyant prendre qu’une faible part à sa joie, il me demanda si c’était toujours ainsi et quel café-concert m’était habituel.

Je lui répondis alors, je m’en souviens, qu’étant marié depuis longtemps, cette vie n’était plus pour moi et que, du reste, je n’en gardais qu’un très médiocre souvenir.


Incrédule, mon interlocuteur plaisanta et se mit à m’exposer la nécessité d’une vie joyeuse, particulièrement pour l’artiste.


Sur ma toile, les pierres empâtées du chemin, qui m’avaient donné tant de mal à faire, évoquaient maintenant la controverse à laquelle du reste je m’étais appliqué de mettre le plus de modération possible. Sous ces quelques touches de peinture, il me semblait revoir encore la grimace significative, la moue de dédain du bonhomme pour lequel ma morale n’avait aucun attrait.


Mais le plus extraordinaire fut qu’après un long silence pesant, gêné, la transformation de cette physionomie fut radicale et soudaine ; le rire fit place à une sorte de gravité respectueuse, presque craintive les pupilles en ses yeux étonnés se dilatèrent ; quant à son timbre de voix, il devint subitement très calme, bas même, et il murmura « J’ai connu un homme extraordinaire, qui se nommait Andréas ! »


Mon coeur battait déjà à tout rompre avant que d’entendre ce nom révéré, tant la mystérieuse déférence du vieux sceptique m’avait angoissé.


Mais, quand ces mots furent prononcés, le chevalet et sa toile, ma palette chargée de couleurs s’estompèrent, et le petit chemin prit des allures de voie triomphale. Pour conserver une attitude, mon pinceau tapotait bien un vague coin d’herbe, alors que, tout oreilles j’écoutais les histoires dites à voix basse, presque à regret.


Le récit d’ailleurs manquait de suite ; anecdotes et détails à côté venaient déformer les faits admirables que j’essayais du reste de transposer à mesure.

Ce devait être dans un milieu d’affaires, en plein centre de Paris, que mon narrateur avait dû rencontrer assez régulièrement Andréas. Là, il avait assisté, pour ainsi dire sans voir, écouté sans entendre, il avait passé sans être remué devant les miracles discrets, devant la tendresse avertie dont Sédir donne l’avant-goût dans les chapitres d’ « Initiations ».


La lumière luit parfois dans les ténèbres sans qu’elle soit reçue.


Quoique encore dans la nuit, mon coeur n’en avait-il pas reçu cependant par réfraction une des innombrables paillettes ?


Dans le petit chemin breton, j’aperçus l’autre petite sente par laquelle la porte étroite nous conduit, le chemin spirituel où les ombres et les lumières de la vie intérieure préparent la définitive et grande certitude.

Ils ont des yeux et ne voient point par Max Camis

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