les amitiés spirituelles

La vie intérieure selon le Christ par Sédir

Le chercheur qui, durant de longues années, a poursuivi ses enquêtes sur les meilleures méthodes de culture psychique ou de développement spirituel, en rapporte des conclusions assez mélancoliques.

 

Il se voit obligé d'admettre des hypothèses invérifiables à l'expérience, parce que toutes hypothèses vérifiables le conduisent à des impasses.

 

Que la Cause première du Monde soit indépendante du Monde, que l'Homme porte en soi un germe d'Absolu, que par le moyen de cette semence cachée, les rapports directs puissent s'établir entre nous et Dieu: voilà ce que le chercheur doit accepter.

 

Sinon, ses élans seront courbés sous des disciplines systématiques des Mystères anciens, depuis Benarès jusqu'à Thèbes, de Memphis à Jérusalem, de Babylone jusqu'à Eleusis. Sinon, l'indépendance intellectuelle où les leçons de Lao-Tzé l'auront amenée, se résoudra en une indifférence un peu hautaine pour la foule pitoyable.

 

Sinon les minutieuses pratiques du Yogi l'habitueront à un rêve stérile. Sinon, l'agnosticisme bouddhique l'engourdira dans l'inertie, ou les extases du Soufi le décentreront. A moins qu'il ne se résigne à la sagesse plus simple et uniquement rationnelle d'un Socrate ou d'un Marc-Aurèle. A moins qu'une observance scrupuleuse des formes extérieures du christianisme n'atténue peu à peu ses inquiétudes et calme enfin sa soif de connaître.

 

Toutefois, la minute vient toujours, où l'esprit du chercheur se rencontre face à face avec l'Esprit de Vérité. La cime est toujours gravie d'où l'on aperçoit enfin l'identité du Vrai et du Réel, où l'on conçoit que ce Vrai n'est pas ici seulement, ou seulement dans l'espace abstrait des concepts philosophiques; que ce Vrai brille partout à la fois comme puissance d'agir, comme beauté à aimer, comme idée pure à comprendre; et, qu'enfin tout ce que l'on imagine, tout ce que l'on ne peut pas imaginer, tout cela ensemble, c'est le Verbe, Fils unique du Père, le Christ, notre Jésus.

 

Il est vrai que guidé par les prudents préceptes de l'Église dans sa route terrestre, l'esprit du fidèle peut s'élever, de degré en degré, au moyen des sacrements, jusqu'à la sphère glorieuse du Paradis.

 

Toutefois cette marche raisonnable paraît sans fin à ces « Violents » auxquels Jésus fait quelques rares allusions. Ceux-là se jettent dans des chemins de traverse de la Mystique, où les fatigues communes de la grand'route s'aggravent de mille obstacles inattendus.


Or, parmi ces « Violents », il s'en rencontre quelques-uns dans le cœur desquels la passion de l'Absolu a pris une telle intensité que leur violence se cache sous l'épaisse armature d'un calme surhumain, que leur richesse intérieure se couvre des dehors de la pauvreté spirituelle, et que leur volonté irrésistible embrasse d'un seul effort les fatigues de la vie active et les angoisse de la vie contemplative. Ceux-là sont les véritables « Deux fois nés » du Christianisme. Ceux-là seuls commencent à comprendre l'immensité du Christ, l'infinité de Son pouvoir; la réalité de Sa présence perpétuelle.

 

C'est leur état d'âme que je voudrais vous décrire, et de leurs méthodes de vivre dont je voudrais vous faire sentir la qualité.


La succession des révélateurs religieux forme une ligne ascendante de phares dont le Christ est le plus haut. Après Lui, cette courbe s'infléchit, mais chacun des phares ultérieurs offre toutefois une lumière plus pure que l'antérieur auquel il correspond.


De plus, l'humanité se renouvelle incessamment: les êtres qui se trouvaient sur la terre au siècle du Christ ou bien en sont partis pour toujours, ou bien n'y sont revenus qu'à de larges intervalles, durant lesquels ont vécu d'autres hommes d'une évolution différente.


Mais la suréminence du Christ, quoique prétendent les théologiens, ne peut se démontrer; le raisonnement ne sait que la rendre plausible et probable; seule l'âme en nous, connaît ce fait, par une perception directe: seule, elle est capable d'en transmettre la notion intuitive à notre intelligence.


Il est exact que ce Verbe Divin, cette force de spontanéité absolument libre, qui caractérise l'essence divine créatrice, se disperse dans la Nature et y prend le nom d'âme humaine; il est exact que la créature comporte quelque chose d'incréé; que, comme le dit Jean le Vierge, le Verbe Jésus, « c'est la Lumière qui éclaire tout homme habitant le monde, en descendant elle-même dans ce monde ».


Définir ce Verbe est impossible à quiconque n'a pas été admis à Le contempler sans voiles. Seuls ses rapports avec les créatures nous sont intelligibles, puisqu'Il déclare Lui-même être « descendu du Ciel ».


Cette descente a eu lieu trois fois, d'ailleurs: la première, au moment de la création, lorsque l'Etre suprême informe le Néant originel et l'ensemence; la seconde, lorsque l'Univers, entraîné par l'élan fatal de sa volonté propre en arrive au risque de s'émietter dans l'Indéfini - c'est l'incarnation proprement dite - telle qu'elle eut lieu sous la forme de Jésus; la troisième, enfin, se produit en tout être humain qui s'est délivré de la fascination du monde, accepte de subir la conséquence de ses erreurs, quitte le souci de son propre salut, et se consacre, par un vœu définitif, à la diminution de la douleur universelle.


Pour de tels hommes, le Verbe est à la fois le Chemin, la Vérité, la Vie, c'est-à-dire le modèle de l'action, le réceptacle de la connaissance, la source inépuisable de la puissance. Pour eux le Verbe est la Porte du Royaume éternel, ils y rentrent quand ils le désirent, ils en sortent pourvus d'une nouvelle provision de Lumière à distribuer aux créatures encore dans la ténèbre. Pour eux, le Verbe est ce cep dont ils tirent uniquement toutes leurs forces, et dont le raisin mystique leur procure cette exaltation surnaturelle nécessaire à leur mission, exaltation qui parait une folie au monde bien qu'elle soit, en réalité, la sagesse divine. Pour eux le Verbe est ce Pain dont la vertu les relève de leurs fatigues et les ressuscite de leurs agonies. Pour eux, enfin, Il demeure le vrai Berger donnant Sa vie pour Ses brebis, le modèle toujours proche et jamais égalé, dont leurs yeux, qui peuvent « voir », contemplent sans cesse, dans le visible et l'invisible, les innombrables exemples.

 

L'Incarnation rédemptrice du Verbe, ses témoins, ses bénéficiaires, avaient été prévus par le Créateur; c'étaient les enfants d'Abraham; d'Israël devait partir le salut du monde; il n'a pas voulu cette Lumière, car l'homme est libre. Dieu reste indépendant de Son oeuvre, Il peut modifier Ses plans, et rien n'existe que s'Il le permet.

 

Par suite, l'homme peut entrer en relations avec Lui, sans intermédiaires, sans formalités.

 

Cette conclusion, qui constitue l'enseignement nouveau que le Christ a apporté, débarrasse l'humanité des polythéismes et des ritualismes - pourvu que le disciple se tienne dans les conditions strictes de l'expérience, soit: une obédience totale aux ordres de son Dieu.

 

Ces ordres ne sont que les morales antérieures menées à leur limite, puisque le Christ est venu « pour accomplir la Loi et non pour la détruire ».

Ainsi les préceptes des autres religions concernant la colère, la haine, la convoitise, les procès, l'avarice, le divorce, le serment, la prévoyance, la critique, la réputation, l'habileté, les longues dévotions ─ le Christ les pousse à l'extrême et les transforme en ceux-ci que tout le monde a présent à la mémoire:


- Tendre la joue droite si l'on a été frappé sur la joue gauche.

- Faire du bien à son ennemi...

- Un regard équivaut à l'adultère.

- Se mettre d'accord sans recourir au juge.

- Lorsqu'on demande le manteau donner encore l'habit.

- Pas de divorce.

- Dire seulement: oui, non, sans serments.

- A chaque jour suffit sa peine...

- Ne juger personne...

- Que la main gauche ignore ce que fait la droite.

- Prendre le chemin étroit.

- De courtes prières et des actes.


Ces douze formules, qui embrassent toute la morale chrétienne se résument dans la maxime de la charité parfaite, ainsi que les lumières particulières des douze apôtres se rassemblent et trouvent leur accomplissement dans l'auréole parfaite du Sauveur, l'Ami éternel:


« Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés, c'est-à-dire jusqu'à donner votre vie les uns pour les autres ».


L'ascète christique part donc du centre le plus profond que la conscience normale puisse atteindre. Elle s'attaque au sentiment du Moi, et aboutit à sa transplantation dans le monde de l'altruisme. Les nouvelles que déterminent les baptêmes des religions, ou les initiations des occultismes ne constituent que les images prophétiques de cette nouvelle naissance mystique, la seule véritable, obtenue par l'éveil du Verbe en nous, et par les soins de la Vierge éternelle.


Dans l'esprit immortel du néophyte chrétien s'engendrent, sous l'influence de la Trinité divine, les forces inconnues que le Christ a énumérées comme Béatitudes. Le néophyte devient réellement « le sel de la terre » et « la lumière du monde », les labeurs de sa charité alimentent la semence d'une foi vivante, par le moyen de laquelle il devient loisible « d'accomplir les mêmes oeuvres que le Christ, et même de plus grandes ».

Son imitation de Jésus se transfigure en union avec le Verbe, c'est-à-dire avec le Père. Ce n'est plus l'union spéculative du philosophe contemplant des idées pures, ni l'union imaginative de l'illuminé s'envolant vers les cieux intérieurs de l'extase. L'union christique est un commerce réel, un mode indicible de vivre, dont les expériences quotidiennes dépassent les rêves même des voyants les plus libres. L'élu rentre dans un monde tellement incroyable qu'il se trouve contraint à la discrétion la plus stricte. Et cependant on peut rencontrer un tel homme et ne rien apercevoir en lui d'extraordinaire. Les miracles même que cet Ami de Dieu sème sous ses pas ne lui apportent point la célébrité; il dissémine la Lumière dans les Ténèbres.


L'ensemble de ces serviteurs qui, seuls, méritent le titre de Soldat du Ciel constitue l'Église intérieure, épouse mystique du Christ, à l'exclusion de toutes autres sociétés plus ou moins connues. Les membres de cette Église, tous vivants sur terre, peuvent ne pas se connaître; ils n'en sont pas moins unis de l'union la plus intime et la plus harmonieuse par l'amour de leur Idéal commun, le Christ.


Ainsi le Père envoie le Fils, le Fils envoie ses Amis; le Consolateur les relie tous; la Vierge éternelle organise, entretient et alimente leur société. De la sorte le progressif acheminement du genre humain vers sa patrie divine s'accomplit au cours des âges et le long des univers.


Quittons maintenant ces cimes, et redescendons dans les vallées où se déroulent des phases journalières de notre développement actuel.


La méthode synthétique de culture qui éduque avec un constant souci de l'équilibre le tempérament corporel, le caractère moral et la mentalité intellectuelle; ─ qui laisse en même temps toute latitude de se produire aux spontanéités de l'inconscient, de l'inconnu, ou de l'impossible ─ qui, enfin, mène l'être entier vers l'Idéal, le plus haut et le plus réel, avec le soin le plus judicieux des contingences étroites où nous vivons: ─ à celui qui a expérimenté les systèmes de la sagesse humaine, il parait évident que la méthode parfaite, assez souple pour toutes les adaptations, assez ferme pour ne jamais laisser dévier son disciple, est celle de l'Évangile.


Toutefois, je ne demande à personne de me croire sur parole. J'invite au contraire les chercheurs aux vérifications de l'expérience. Aucun discours n'instruit comme un peu de pratique. Mais encore, pour que ces vérifications soient valables, faut-il se soumettre aux conditions du problème; il faut chercher Jésus de tout son coeur et de toutes ses forces, comme Il désire qu'on Le cherche.


26 février 1917

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