les amitiés spirituelles

Jan Bielecki

Ceux qui ont approché cet homme ne l’oublieront jamais. C’était une de ces personnalités qui s’imposent, sans qu’elles fassent rien pour cela, à l’esprit et au coeur de ceux avec qui elles sont en contact.


Son abord était d’emblée cordial, chaud ; on lisait sur son visage une énergie formidable — le qualificatif est écrit ici à dessein — qui inspirait le respect à la fois et la confiance. On le sentait si fort, si maître de lui et en même temps si compréhensif, si sensible à la souffrance humaine qu’on éprouvait auprès de lui un sentiment de sécurité qui ne faisait que grandir à mesure que les relations se resserraient.


Né en Pologne dans une famille modeste, il voulut être le moins longtemps possible à la charge de ses parents. Mais il était, enfant, d’une santé débile. Son énergie lui fit emporter de haute lutte ses diplômes universitaires après des études où il ne permit jamais à la faiblesse de son corps d’entraver l’élan de son esprit.


Patriote dans l’âme, il fit partie, étant étudiant, de sociétés secrètes où s’entretenait, malgré la surveillance des autorités russes, l’amour pour la Pologne et l’ambition de libérer la patrie du joug étranger. Cette activité patriotique l’obligea à s’exiler pour éviter la prison et peut-être pire et à continuer ses études en Suisse et en Angleterre.


Homme de science, ne tenant pour vraies que les propositions solidement établies par l’expérience, il avait toujours été ouvert aux réalités spirituelles. Il avait étudié Swedenborg et Wronski, mais sans trouver chez ces écrivains la nourriture dont son esprit et son coeur avaient besoin. A Paris il connut le docteur Papus puis Sédir.


Son premier contact avec Sédir lui laissa une ineffaçable impression. Notre Ami réunissait alors, dans un atelier d’artiste qu’il avait loué rue Cardinet, des malades et des personnes dans la peine et il demandait au Ciel pour eux. Bielecki vint à une de ces réunions et une maladie de cœur dont il souffrait depuis longtemps disparut. Devant ce savant rigoureux, ce chercheur loyal se posa, dans toute son ampleur, le problème de l’intervention du Ciel dans les choses humaines. Certes, Bielecki avait toujours été croyant, il priait, mais c’est vraiment à partir de ce jour-là qu’il entrevit dans le domaine spirituel des horizons qu’il ne soupçonnait pas. II voulut alors voir Sédir et lui parler ; et de cette rencontre date entre ces deux hommes une intimité qui ne fit que s’approfondir.


L’Evangile prit désormais pour lui un sens nouveau et sa vie, à cette Lumière, prit une direction nouvelle. Dès lors tout son temps, toutes ses forces furent une offrande, chaque jour renouvelée, à Celui qu’il appelait maintenant, en esprit et en vérité, son Maître, une offrande pour tous ceux qu’il pouvait aider, consoler, diriger. Nous, qui l’avons intimement connu, nous savons que pas une souffrance n’a frappé à son coeur sans qu’il se penchât sur elle, sans question, sans jugement, dans le seul amour compatissant, dans le seul fervent désir de soulager.


Dès le début de la guerre, voulant servir et ne réussissant pas à entrer dans une formation de combat, il s’engagea comme infirmier dans une ambulance de Bellevue (Seine-et-Oise) où ceux qui le virent à l’oeuvre furent subjugués par son dévouement.


A la fin de 1917, il trouva à employer ses compétences spéciales et son besoin d’activité dans la Société de Chimie industrielle et il fut l’un des premiers collaborateurs de la revue Chimie et Industrie.


En octobre 1924, le gouvernement français lui décerna la croix de chevalier de la Légion d’honneur.


En automne 1919, il fut appelé à occuper la chaire de chimie organique à l’Ecole Polytechnique de Varsovie. Et il se rendit à l’invitation de son ministre « comme on obéit à un ordre de mobilisation ». En Pologne il fit une oeuvre à la fois scientifique, charitable et spirituelle que n’oublieront aucun de ceux qui en furent les témoins.


Ses cours à l’Ecole Polytechnique étaient de constants appels au dévouement pour la patrie ressuscitée. Il aurait voulu que ses étudiants, par la noblesse de leur caractère, par la solidité de leur culture scientifique, par la qualité de leur vie fussent des lumières pour la Pologne.


Son temps, en dehors de son activité professorale, était entièrement consacré aux souffrants et à la publication, en polonais, des ouvrages de Sédir ; il voulait faire connaître au plus grand nombre cette oeuvre, commentaire de l’Evangile, où lui-même avait trouvé la certitude et la paix.


Les jours où il n’avait pas de cours, il recevait les malades et son appartement était rempli d’une véritable foule.


Mais cet homme, que les prières de ses amis n’avaient jamais pu décider à se ménager, à se soigner, ne devait pas tarder à s’épuiser. Une chute en pleine nuit dans un escalier détermina de graves désordres dans une jambe ; puis une congestion cérébrale se déclara et la paralysie. Jusqu’à l’extrême limite de ses forces il continua son apostolat. Il mourut le 3 janvier 1926.


Nous n’avons connu Bielecki que pendant les treize dernières années de sa vie, et le souvenir qu’il nous a laissé est pour nous une lumière et un encouragement. Or, nous présentons à nos lecteurs la traduction française d’un ouvrage qui a été écrit sur lui par un de ses amis de jeunesse, M. Joseph Beck, ancien sous-secrétaire d’Etat au ministère de l’intérieur de Pologne, père de M. Joseph Beck, actuel ministre des affaires étrangères de la République amie (1). C’est dire le prix que nous attachons à cette biographie qui nous fait connaître toute une partie de la vie de Bielecki que nous ignorions et qui, en même temps, témoigne de l’impression que, dès son adolescence, il a faite sur son entourage.


On n’analyse pas un ouvrage comme celui de M. Beck. Ceux qui ont connu et aimé Bielecki seront heureux de le lire et de le relire. Ceux qui n’ont pas eu le bonheur d’approcher ce serviteur du Christ y trouveront de précieuses leçons. Ce livre retrace, avec une émotion qui se communique, la vie si pure, si vraiment belle de notre ami ; il montre que la source de cette vie, c’est l’Evangile, que le but de cette vie, c’est l’amour du prochain, non pas l’amour sentimental et lointain, mais l’amour actif, l’amour qui se donne, l’amour du Bon Berger qui va, au travers des collines et des vallées, à la recherche de la brebis égarée et qui, l’ayant retrouvée, la porte dans ses bras pour la ramener au bercail.


M. le Ministre Joseph Beck a écrit pour cette plaquette une courte préface où il fait part que cette biographie est la première d’une série que son père se proposait d’écrire lorsque la mort l’a frappé en pleine force, en pleine activité. C’est pour nous un profond regret que M. Beck n’ait pu réaliser ce dessein qui aurait permis de connaître, de façon plus intime que par de simples notices de dictionnaire, quelques figures représentatives de la Pologne.


Dans toute oeuvre l’auteur est inséparable de son héros. Les lecteurs de cette biographie, en même temps qu’ils apprendront à connaître Bielecki, entreront en contact avec la personnalité très haute, très attachante de M. Beck qui, non seulement a été un ami de Bielecki, mais qui a vécu dans la même atmosphère spirituelle et dont la vie a été éclairée et guidée par la même foi, la même espérance et le même amour.


Ajoutons que l’ouvrage est orné de deux photographies très bien réussies celle de M. Joseph Beck, l’auteur de ce livre, et celle de notre ami Bielecki.



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(1) JOSEPH BECK : Jan Bielecki,– l’homme et la vie. Bibliothèque des Amitiés Spirituelles (épuisé).

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