les amitiés spirituelles

Il ne saurait être question, dans le cadre restreint dont nous disposons ici, de faire une étude de la vie et de la doctrine de Jacob Boehme ; il y faudrait un volume. Nous désirons simplement donner à nos lecteurs un aperçu des principaux traits de cette existence extraordinaire et leur montrer quelle concordance profonde il y a entre les illuminations éblouissantes dont ce cordonnier génial a été gratifié et les enseignements de Sédir, fondateur de notre mouvement.


Celui que le philosophe Boutroux appelle « un des plus puissants génies de l’humanité, un précurseur étrange et un des plus grands écrivains de son temps » est né en 1575, d’une famille de pauvres paysans, dans le petit village d’Alt Seidenberg, près de Goerlitz, en Silésie. Rien n’a

distingué son enfance de celle des autres garçons de son âge qui allaient avec lui garder les troupeaux, sauf un caractère profondément méditatif et certains faits mystérieux comme la vision qu’il eut un jour sur la montagne de Kandeskrone et qui préludait aux futures extases de cette nature privilégiée.


Il n’a reçu d’autre instruction que celle que l’on donnait à l’école de son village où il a seulement appris à lire, à écrire et à compter. Comme il était débile et jugé inapte aux durs travaux de la terre, on l’a mis, à l’âge de quatorze ans, comme apprenti chez un maître-cordonnier, métier qu’il exerça pendant une longue période de son existence.


A dix-huit ans, cet étrange ouvrier écoute beaucoup, parle peu, s’instruit, rencontre les représentants de nombreuses sectes, et puis... se met à évangéliser, de telle sorte qu’un jour son patron le met à la porte, « n’ayant, dit-il, nul besoin d’un prophète chez lui ! »

Encore apprenti, Boehme rencontre un noble étranger, qui lui révèle un magnifique avenir fait d’épreuves matérielles et de bénédictions spirituelles. Nous allons voir comment les unes et les autres se sont réalisées.


Devenu compagnon, il a eu une illumination qui dura une semaine, mais il n’en a rien dit, à cette époque-là.


De son temps, autour de lui, ce n’était que disputes entre pasteurs, entre fidèles. Luthériens, catholiques, schwenkfeldiens, paracelsistes, alchimistes, mages et astrologues agitaient les plus grands problèmes et clamaient chacun leur système. Boehme en souffrait, car il cherchait

passionnément la Vérité, c’est-à-dire l’explication de tout le mal qu’il y a dans le monde et le moyen d’en sortir.

Il devinait que la véritable religion ne pouvait être dans ces querelles théologiques, ces imprécations et ces excommunications. Il ne trouvait pas la Vérité non plus dans son intelligence.


C’est à cette époque que, plusieurs fois, il fut transporté en esprit dans le monde céleste.


Une joie indicible, une certitude qu’il ne pouvait encore exprimer, le ravit et demeura tout au fond de lui, comme une faible lueur, et si douce !

Mais à des périodes d’illumination toujours relativement courtes et qui n’étaient qu’un encouragement à persévérer dans la voie, succédaient de longues nuits spirituelles comme en ont eu tous les vrais mystiques. Elles approfondissaient son humilité et creusaient en lui ces cavernes

mystérieuses de l’âme destinées à être inondées, plus tard, de la lumière divine.


Pendant ces « nuits », son esprit traversait un désert et son coeur était dans l’angoisse. Il voulait comprendre l’homme, l’univers, le mal qui pullule en eux et ce Dieu lointain, inaccessible. Il s’efforçait de trouver un sens à toutes ces belles choses qui l’entouraient, à la vie puissante où luttent sans trêve les forces opposées. Il cherchait une explication à cette universelle bataille qu’il sentait tragique en lui comme dans la Nature.

Ni les théologiens ni les Ecritures ni ses propres méditations ne parvenaient à l’éclairer. Et il en souffrait.


Pourtant il savait déjà, par expérience personnelle, grâce aux radieuses extases qu’il avait eues, et dont il se souvenait dans sa détresse, que Dieu n’est pas une abstraction, ni un despote capricieux, mais un Etre vivant et la Source inépuisable d’amour ! Comment alors justifier ce monde parfois atroce, cet égoïsme, cette cruauté dont nous sommes pétris ?


De temps en temps il apercevrait une lueur : ce mal, qui l’angoisse, ne serait-il pas indispensable à la réalisation d’un plus grand bien ? Ne serait-il pas une image renversée, le creux du moule où se formera ensuite la vivante réalité ?


Dieu, bien suprême, présent dans tous les êtres et notamment dans l’homme, n’agirait-Il pas comme un feu secret qui dévore le mal, purifie les créatures et les rend ainsi capables d’une plus grande béatitude ?


Une joie intense pénétrait alors un instant notre philosophe, pour le laisser ensuite retomber dans une indescriptible mélancolie et lui faire ainsi expérimenter le néant de toutes les choses, si on les vide de la Présence divine.


Enfin ce long travail fut couronné par l’illumination prodigieuse de 1612 à la suite de laquelle il a écrit L’AURORE NAISSANTE où il a pu exprimer l’intuition fulgurante qu’il avait reçue.


« Ah ! dit-il, si nous pouvions parler la langue des anges, peut-être alors décririons-nous ceque j’ai vu ! »


Et il a caché son manuscrit ; mais un jour quelqu’un l’aperçut et demanda à le lire. Surpris, l’auteur ne put refuser et la plaquette commença à circuler.


C’est ainsi qu’on apprit dans la petite ville de Goerlitz que le cordonnier écrivait des livres ; ô chose étrange, ô scandale ! Et ce fut pour notre héros le commencement de tribulations qui durèrent jusqu’au terme de son existence en 1624. Douze ans d’épreuves !


Les gens se sont émus, se sont passionnés, l’ont critiqué. En chaire, le pasteur grégorien Richter, qui sera jusqu’au bout son ennemi, a stigmatisé en termes violents « cet ouvrier qui se mêle de théologie, ce misérable hérétique » ! Il a soulevé contre lui les fidèles du pays, l’a fait passer pour possédé et l’a persécuté jusqu’à la mort.


Une assemblée de pasteurs, ayant examiné l’ouvrage incriminé, n’y a rien trouvé de condamnable.


Mais l’échevin a fait une enquête personnelle sur les troubles occasionnés par l’événement, a fait saisir le livre par un agent de police et a cité son auteur devant le Tribunal, en lui défendant désormais d’écrire.


La vie de Boehme a été dès lors un véritable martyre. Par là il a subi le sort commun à tous les serviteurs de l’Idéal qui s’attirent et acceptent les persécutions et les souffrances, ce qui ne doit guère nous étonner, le sacrifice étant la force céleste qui permet à cet Idéal de descendre sur la terre.


Malgré une existence rendue presque impossible à Goerlitz, notre missionné dit ce qu’il a reçu de son Maître l’ordre de dire et répand la lumière qui lui a été confiée.


Outre L’AURORE NAISSANTE, il écrit : DESCRIPTION DES TROIS PRINCIPES DE L’ESSENCE DIVINE, DE LA TRIPLE VIE DE L’HOMME, DU MYSTÈRE CÉLESTE ET TERRESTRE, DE L’EMPREINTE DES CHOSES (DE SIGNATURA RERUM), LE GRAND MYSTÈRE, DE LA CONTEMPLATION DIVINE, DE LA VIE SUPERSENSUELLE, etc…


Pour éviter la guerre, il ne fait rien de public ; ses manuscrits copiés et recopiés ne circulent que dans des cercles hermétiquement fermés. Ils sont même ignorés du pasteur Richter et ceci montre à quel point les disciples de Boehme savent garder le secret pour éviter de nouvelles

tracasseries à leur guide vénéré.


Imaginez ces hommes, presque tous appartenant à des professions libérales et d’un rang social plus élevé que le sien, dans l’échoppe du cordonnier, leur chef spirituel ! Ils lui sont un réconfort en face des calomnies et des attaques venimeuses ; ils forment une communauté, une

famille qui s’accroît peu à peu de nouveaux disciples.


Ceux-ci se multiplient à tel point qu’on cite un Christian Bernhard qui arrive à gagner sa vie rien qu’à copier les oeuvres du philosophe et que celui-ci se voit obligé de voyager fréquemment pour visiter ces néophytes, non seulement en Silésie, mais en Saxe, en Bohème. L’apostolat finit par occuper toute sa vie. Alors, il n’hésite pas à abandonner son métier et à choisir une profession s’accordant mieux avec ses nombreux déplacements. C’est ainsi que nous le trouverons à la foire de Prague en 1620 ; il y vend des gants de laine achetés en Lusace.


Quel exemple que cet homme qui a toujours tenu à gagner sa vie par son travail et qui, en dehors des moyens habituels de publicité (ni sermons ni livres imprimés), a exercé l’influence la plus profonde et la plus étendue !


Ecoutons-le raconter son « expérience mystique » : « Ce que je ne puis ni dire ni écrire affirme-t-il, c’est cette joie triomphante de l’esprit et je ne puis la comparer à rien sinon à la naissance de la vie au milieu de la mort, à la résurrection ! » Il fut, en effet, par excellence, le philosophe de la joie, de cette joie sereine, candide et radieuse des grands mystiques, fruit d’une vie toute passée dans l’intimité de Celui qui a dit à Ses disciples : « Gardez mes commandements afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » (Jean XV, 11) « Dans cette lumière, poursuit-il, mon esprit, à travers toutes choses, dans l’herbe même, dans tout ce qui se meut, a tout de suite vu, a reconnu Dieu et quelle est Sa Volonté. » Car, pour Boehme, comme pour Sédir, tout est vivant, actif, en correspondance et en rapport organique avec le reste du monde. Des lignes de forces traversent l’univers, lignes jalonnées par des « signatures » que les yeux illuminés par l’Esprit peuvent lire. (D’où son livre DE

SIGNATURA RERUM, traduit par Sédir.)


Non seulement chaque être, grand on petit, est vivant et a une personnalité, mais Dieu Luimême, l’Etre des êtres, est la Vie, la Personnalité par excellence ; Il est le Vivant et Celui qui donne la Vie. Il n’est pas un principe abstrait.


Une philosophie nouvelle, celle du « devenir », a surgi et Boehme en est le pionnier. Dès lors, c’est « la personnalité vivante » qui sera l’objet des pensées humaines. De là vient peut-être cet enthousiasme qui possède le monde moderne, ce dynamisme, ce désir de vivre intensément.


Si cela n’a pas amené plus de paix ni de plus de bonheur sur la terre (on pourrait même opiner le contraire, hélas !) c’est parce que les hommes, pressés de vivre et de jouir, n’ont pas cherché la satisfaction de leur légitime aspiration au bonheur en l’appuyant sur son fondement indispensable : l’amour-sacrifice, la croix de Jésus-Christ, ainsi que Boehme l’a amplement expliqué. Ils ont désiré avoir tout de suite « la joie » et Ils ont négligé la condition essentielle énoncée par Jésus dans le verset cité plus haut, pour posséder cette joie : « Garder d’abord les commandements », vaincre complètement en soi le péché.


En vue de donner à Ses enfants un plus grand pouvoir de béatitude, Dieu en effet a voulu, dans Sa Sagesse insondable, dit en substance Boehme, qu’en face des forces positives du bien, il y ait partout l’Adversaire, les résistances négatives du mal. De là la lutte indispensable et c’est du triomphe final du bien que naîtra la joie éternelle, non seulement pour les êtres qui auront combattu pour ce triomphe, mais aussi pour les agents de l’Adversaire eux-mêmes qui auront été, par ce combat, amenés à leur tour à la Lumière. Car il s’agit d’une lutte où le vainqueur non seulement n’écrase ni ne détruit son ennemi, mais, agit sur lui, se l’assimile et le spiritualise. L’amour ne détruit pas, mais sauve ceux même qui le crucifient, à l’exemple du Grand Supplicié.


La souffrance des formes qui, par leur résistance, arrêtent le jaillissement continu de la Lumière vivante, n’est donc que temporaire ; elle s’évanouira et se transformera en joie surabondante lorsque ces formes auront accepté définitivement la Vie.


Ces résistances ne sont là que pour nous offrir l’occasion de déployer notre énergie ; l’Adversaire, les tentations ne sont là que pour exercer nos forces et nous conduire au bonheur éternel.


Cette vérité contient tout ; elle explique la création des anges, des démons, des hommes et de tous les êtres, la chute et la rédemption ; elle donne les règles de la vie.


*


Si c’est à juste titre que Boehme est considéré comme le père de la philosophie allemande, à cause de la profonde influence qu’il a exercée sur les penseurs d’outre-Rhin, il y a lieu toutefois de rectifier et de préciser, à son honneur, que ce qui doit lui être attribué, c’est seulement la partie positive et vraie de cette philosophie ; celle qui a trait au « devenir » et à la formation de la « personnalité vivante ».


Or, profondément chrétien, notre mystique rapportait le mérite de cette transformation, de ce « devenir », à une Personnalité suprême, transcendant toutes les formes et dont la grâce opère notre régénération avec le concours de notre libre arbitre. Il n’évoque pas Dieu au moyen de la volonté, ce qui serait de la magie, ni même au moyen de la simple dévotion ; mais, comme l’Evangile l’enseigne, par l’humilité, le renoncement, la pénitence : voilà quels seront les seuls talismans.


« Il faut, écrit-il, chercher la trace de Dieu au plus profond de nous-mêmes, creuser, déblayer, arracher l’égoïsme et tout désir personnel. Alors, dans l’agonie de cette mort intérieure, le Maître parle et le disciple écoute. »


Notre auteur ajoute : « Si tu veux atteindre la vie surnaturelle, il te faut trois choses : 1º tourner ta volonté vers Dieu, faire le silence, le vide en toi ; 2º haïr ta volonté propre et ne rien faire de ce à quoi elle te pousse ; 3º te soumettre à ta croix pour vaincre les tentations. »


Le salut, ce n’est pas la créature qui l’opère ; il n’est pas dans les possibilités humaines de s’emparer du Ciel ; mais lorsque l’homme, renonçant à sa volonté égoïste, fait en tout la volonté du Père, le Ciel descend en lui, l’illumine et le régénère. C’est ainsi que notre voyant écrit : « J’ai appris en un quart d’heure plus que je n’aurais pu le faire en de longues années d’études. »


On voit par là jusqu’à quel point sa doctrine est purement christique ; elle maintient la transcendance et la toute-puissance de Dieu, Créateur libre, indépendant de tous les êtres, quoique présent en eux par Son Christ.


Si Boehme a inspiré une partie de la philosophie allemande, il serait donc inexact d’assimiler, sa doctrine à celle des autres qui en ont dévié ; et injuste de le rendre responsable des égarements de cette philosophie. En écartant la notion du Christ Sauveur, certains philosophes sont forcément tombés dans le piège et les séductions du panthéisme.


Au lieu de confesser dans l’humilité de la loi : « Dieu est en nous et nous sauve », ils ont pensé, dans l’orgueil de la raison : « C’est l’esprit humain qui est l’unique Dieu. » La tentation du vieux Serpent, selon la Bible, n’a-t-elle pas été de dire à Eve : « Vous serez des dieux ! » Mais Boehme a su éviter ce piège de l’Adversaire. En s’attachant au Christ-Dieu, il s’est attaché au Roc éternel de la Vérité et il a préparé la voie à de nombreux représentants de la vraie Lumière.

Jacob Boehme, philosophe mystique par Emile Besson

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