les amitiés spirituelles

Sur l’Evangile de Saint Jean par Emile Besson

A plusieurs reprises, des lecteurs de ce Bulletin nous ont posé des questions relativement aux Evangiles. Ces temps derniers, nous avons reçu de quelques-uns de nos amis qui se réunissent pour lire et étudier l’Evangile une lettre d’où nous extrayons le passage suivant :

« Sédir a écrit dans l’Enfance du Christ que les contradictions relevées par les exégètes entre les différents Evangiles sont indifférentes pour le disciple. Mais il a dit également que « l’étude critique du quatrième Evangile a donné naissance aux discussions les plus graves, à des doutes, les plus pernicieux parmi les doutes, à des affirmations, les plus terribles pour la santé spirituelle de l’homme ». II ne s’est pas expliqué sur ces discussions, ces doutes et ces affirmations ; il les supposait connus. Pour nous, nous ne les connaissons pas et ne désirons pas les connaître ; nous voulons seulement étudier l’Evangile avec notre coeur plus encore qu’avec notre intelligence, ainsi que notre Ami n’a cessé de nous y encourager. Mais nous sommes bien obligés de vous dire le trouble où nous a mis la lecture de l’Evangile de saint Jean, le contraste complet de fond et de forme qui existe entre sa narration et celle des trois premiers Evangiles, entre les discours qu’il prête à Jésus et ceux que rapportent les Evangiles synoptiques. l’Evangile de saint Jean est-il vraiment une oeuvre historique ? ne serait-il pas, comme on l’a prétendu, un ouvrage dogmatique, un livre à thèse, une apologie, un poème spirituel ?

« Vous apercevez l’importance de cette question que nous sommes impuissants à résoudre par nos seuls moyens. Ne voudriez-vous pas vous servir de notre Bulletin pour y répondre ? Certainement elle s’est posée à d’autres lecteurs. »

Nous sommes heureux de répondre à des questions comme celles-là. Notre but n’est-il pas de faire connaître l’enseignement de l’Evangile ? C’est pour nous un devoir de faciliter, dans la mesure où nous le pouvons, à ceux qui nous le demandent, l’intelligence du Livre des livres. Quant à la question de nos amis, point n’est besoin, pour y répondre, de recourir à la philologie ou à l’exégèse ; l’Evangile lui-même et la tradition la plus certaine en donnent la solution. Ce que nous savons de la vie de Jésus nous a été conservé sous un nom unique : l’Evangile.

Après le départ de leur Maître, les apôtres ont prêché, racontant sa vie, sa mort, sa résurrection. Ces récits journellement répétés par les apôtres et par leurs disciples prirent rapidement une forme plus ou moine arrêtée. De bonne heure on se mit à les rédiger, afin de conserver le plus intacte possible la figure du Maître. C’est ainsi que, comme nous le dit Luc dans les premiers mots de son évangile, se constituèrent plusieurs notices sur la vie de Jésus.

La plus importante de ces anciennes rédactions évangéliques fut l’écrit du publicain Matthieu, appelé aussi Lévi. Celui-ci réunit les discours de Jésus dans un livre écrit en araméen, dialecte issu de l’hébreu et dans lequel Jésus s’était exprimé. C’est là une œuvre de première main.

Mais l’évangile de Matthieu, tel que nous le possédons, est une traduction en grec de ces discours, replacés dans le cadre où ils furent prononcés d’après les renseignements puisés dans l’évangile de Marc. Il a dû être composé, sous sa forme actuelle, vers l’an 66. Ce livre eut un tel retentissement dans les premières communautés chrétiennes, que Papias, évêque d’Hiérapolis, qui écrivait tout au début du second siècle, dit que « chacun s’efforçait de le traduire ».

Le second évangéliste, Marc, était cousin de Barnabas, compagnon de l’apôtre Paul ; il fit plusieurs voyages avec Paul puis s’attacha à Pierre. Son récit est le plus ancien de ceux qui nous sont parvenus. Papias nous a conservé, au sujet de Marc, le témoignage suivant, émanant du presbytre Jean, l’ami et le continuateur de l’apôtre Jean à Ephèse et ce témoignage montre avec quel souci de la vérité l’enseignement des apôtres avait été mis par écrit. « Marc, devenu l’interprète de Pierre, écrivit non pas, il est vrai, d’une façon bien ordonnée, mais aussi exactement qu’il se les rappelait, les choses faites ou dites par le Christ ; car lui-même n’avait ni entendu ni suivi le Seigneur.

Seulement, comme je l’ai dit, il s’était attaché plus tard à Pierre qui donnait ses enseignements selon les nécessités du moment, mais ne songeait pas à faire un recueil ordonné des discours du Seigneur.

Aussi Marc n’a-t-il péché en rien en écrivant seulement des anecdotes détachées que lui fournissait sa mémoire, car il n’avait qu’un seul souci : ne rien omettre des choses qu’il avait entendues, et ne mentir en rien en les racontant. »

Luc, l’auteur du troisième évangile, était un païen d’origine grecque, converti par l’apôtre Paul. C’était un homme de science ; il voulut faire œuvre d’historien et mettre en ordre les renseignements qu’il avait pu recueillir sur la vie et l’œuvre de Jésus. Et la valeur historique du livre des Actes, second ouvrage de Luc, nous est un garant de la valeur de sa biographie de Jésus. Son livre a été rédigé avant l’an 64, car le livre des Actes, écrit après l’Evangile, s’arrête avant la dernière année de la vie de Paul, mort en 64.

Ainsi entre la vie de Jésus et le récit de ses historiens il s’est écoulé à peine trente ans.

Ces trois récits ont une origine commune ; ils racontent tous trois une même histoire et suivant le même plan. C’est pour cette raison qu’on les appelle synoptiques. Toutefois chacun renferme une partie qui lui est personnelle : Matthieu a en propre le recueil des discours (sermon sur la montagne, prédication au bord de la mer, harangue contre les pharisiens, prédiction de la ruine de Jérusalem) ; Marc a en propre les souvenirs de l’apôtre Pierre et Luc, l’histoire de l’enfance de Jésus et le récit des voyages du Maître en Samarie, dans la Galilée, la Pérée, la Judée et le long du Jourdain.

Nos trois premiers évangiles sont donc trois branches issues du même tronc, mais ayant poussé dans des conditions et dans des directions différentes. La simple lecture de ces trois documents montre clairement que l’évangile de Matthieu est destiné au peuple juif, celui de Luc s’adresse aux païens ; quant à celui de Marc, qui ne renferme ni les références aux prophéties ni les grands discours de Jésus au peuple et à ses chefs qui donnent à l’évangile de Matthieu sa physionomie judaïsante, mais qui, par contre ajoute des explications détaillées sur les mœurs juives qui ne se trouvent pas chez Matthieu et qui sont évidemment à l’adresse de lecteurs païens, peut être considéré comme un trait d’union entre les deux formes précédentes.

Mais il faut bien reconnaître qu’une lecture approfondie de nos trois premiers évangiles ne permet pas de se faire une idée très nette du ministère de Jésus. Les deux premiers ne mentionnent que l’activité de Jésus en Galilée et ne donnent pas de chronologie permettant de situer les actes et les paroles du Maître ; ils placent toute son activité entre son baptême et la fête de Pâque au cours de laquelle il devait mourir. Le troisième évangile montre, par ce voyage de Jésus auquel il consacre un tiers de son récit, que Jésus a eu avec la Judée des rapports dont ne parlent pas les deux premiers.

C’est que nos trois synoptiques sont des recueils écrits pour conserver les souvenirs de la Passion qui constitue le témoignage central de la prédication apostolique ; ils consacrent à ce dénouement à peu près la moitié de leur narration ; mais, pour le reste de la biographie de Jésus, les faits collationnés par eux sont trop épisodiques pour qu’on puisse d’après eux faire une reconstitution du ministère de Jésus.

C’est ici qu’intervient l’évangile de Jean.

Au premier abord il est en effet déconcertant. Sa manière de situer et de conduire les événements de la vie de Jésus est très différente de celle des trois premiers évangélistes. Surtout il laisse de côté des faits que les autres biographes ont tenu pour essentiels : le baptême et la tentation de Jésus, le sermon sur la montagne, les paraboles, le ministère galiléen, la transfiguration, l’institution de l’Eucharistie, l’agonie du jardin des Oliviers, etc.

De plus son récit est très fragmentaire (1) plein de solutions de continuité non seulement dans l’exposé des faits mais dans la narration elle-même : les « après cela » ne se relient pas aux versets qui précèdent ; des remarques de précision comme celle-ci : « Jean n’avait pas encore été mis en prison » (ch. 3, v. 24) ne s’intègrent pas dans le récit. — Et, d’autre part, dans les faits qu’il expose, il entre dans les détails les plus circonstanciés. De plus, toutes les fois qu’il parle des mêmes choses que les autres évangélistes, il est visible qu’il en sait plus qu’eux ; il ne reproduit pas leurs renseignements, il rectifie ou il précise (2). — D’ailleurs l’auteur du quatrième évangile se donne comme un témoin de ce qu’il raconte (3) et il est évident que ces récits ne peuvent émaner que de quelqu’un qui a vu et entendu. En outre, cet évangile, si différent des trois autres, a joui, dès le second siècle, d’une autorité indiscutée ; aucune voix autorisée ne s’est élevée pour le combattre ; il a fait foi pour toute l’Eglise ; il a même été mis au premier rang.

Ces antinomies peuvent-elles être résolues ?

Elles le sont de la façon la plus simple, la plus définitive si on se souvient que Jean ne s’est nullement proposé de composer une nouvelle biographie de Jésus ; il a voulu non pas écrire une histoire complète mais recueillir un certain nombre de traits destinés à produire chez ses lecteurs la foi en la divinité de son Maître. Il le dit formellement : « Ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu et que, le croyant, vous ayez la vie en son nom. »(ch. 20, v. 31).

Au reste, les anciens Pères de l’Eglise nous disent avec toute la précision désirable dans quelles circonstances et dans quelle intention Jean écrivit son évangile. Clément d’Alexandrie et Eusèbe déclarent que ceux qui entouraient l’apôtre, ayant remarqué des différences entre l’enseignement de Jean et celui des évangiles synoptiques, demandèrent à Jean de compléter ces derniers. Eusèbe s’exprime ainsi : « l’apôtre, pressé par ses amis, écrivit les choses que les premiers évangélistes avaient omises » et il ajoute « Si Matthieu et Luc nous ont conservé la généalogie de Jésus selon la chair, Jean a pris pour point de départ sa divinité ; c était la part que l’Esprit divin lui avait réservée comme au plus excellent de tous. »

Or, à la fin du premier siècle, les évangiles de Matthieu et de Marc étaient partout connus dans l’Eglise. Toutefois l’évangile de Luc, écrit en très bon grec, plus complet que les deux autres, animé d’un souffle large d’universalisme, devait être plus répandu et plus aimé dans ces régions d’Asie-Mineure où vivait l’apôtre Jean, où Luc avait passé avec Paul, dans ces églises dont lui-même a raconté l’histoire dans ses Actes des apôtres.

On se représente très bien l’apôtre Jean lisant l’évangile de Luc et dictant, comme on écrirait en marge, les réflexions et les souvenirs que lui inspirait sa lecture. Si la place ne nous était pas mesurée, il nous serait facile de montrer, par un tableau, comment le récit de Jean s’intègre dans celui de Luc, de façon à constituer un tout admirablement homogène.

La narration de Jean et celle des synoptiques se correspondent exactement ; les pleins de l’une correspondent aux lacunes de l’autre, comme les reliefs de celle-ci aux vides de la première. Le récit de Jean est le complément du récit synoptique que l’auteur sait connu de ses lecteurs et ce complément est aussi précis, aussi circonstancié qu’on peut le souhaiter. Il faut noter que Jean ne rapporte certains traits qui se trouvent dans les évangiles synoptiques que pour en corriger ou en préciser les dates, les circonstances (4).

Ceci montre à l’évidence que deux récits qui sont en rapports si étroits et si constants ne peuvent avoir été écrits à des points de vue différents. Et ceci explique également que les quatre évangiles ont immédiatement été inséparables les uns des autres, faisant également autorité dans les communautés chrétiennes primitives. Dès les premiers siècles en effet les lecteurs des évangiles avaient vu que Jean avait corrigé et complété le récit synoptique ; pourtant cette constatation n’a pas porté la moindre atteinte à l’autorité de nos trois premiers évangiles, car compléter, c’est confirmer ce qui précède et ce qui suit la lacune que l’on remplit ; et rectifier une inexactitude de détail, ce n’est pas ébranler l’autorité de l’ensemble, c’est au contraire l’affermir.

Ainsi se justifie le caractère fragmentaire de la narration de Jean.

Ainsi s’explique la déclaration qui termine son évangile « Jésus a fait en outre, en présence des disciples, beaucoup d’autres miracles qui ne sont par consignés dans ce livre ; mais ceci a été écrit pour que vous croyiez », parole qui montre clairement que l’apôtre a fait un triage entre tous les faits de la vie de son Maître et qu’il a reproduit ce qui convenait le mieux au but qu’il poursuivait en écrivant.

Ainsi s’explique que les quelques discours de Jésus rapportés par Jean ont un accent tout particulier. C’est que ce ne sont pas les discours habituels du Maître. Par ses entretiens intimes — dont quelques-uns sont rapportés dans les synoptiques — Jésus a lié le cœur de ses disciples à lui ; mais par les discours reproduits par Jean il les a élevés aux plus hautes cimes et Jean a reproduit de préférence ces discours-là parce que — on le comprend aisément — ils n’avaient pas trouvé une place suffisante dans la tradition primitive, destinée à l’évangélisation des masses sensibles surtout à l’enseignement des paraboles et des maximes morales (5).

Sédir a donc écrit excellemment que « les contradictions relevées par les exégètes entre les différents évangiles sont indifférentes pour le disciples », car il n’y a pas de contradictions.

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(1) II est impossible d’entrer dans le détail nous ne citerons que quelques exemples : l’évangile de Jean commence au milieu du ministère de Jean-Baptiste sans en avoir raconté le début. — Ch. 6, v. 70 Jésus dit aux disciples : Ne vous ai-je pas choisis, vous douze ? Or, il n’a pas été parlé de la fondation de l’apostolat et depuis le ch. I il n’a été nommé que cinq disciples. Ch. II, v. 1 Béthanie est appelé « le bourg de Marthe et de Marie » ; or, le nom de ces deux femmes n’a pas encore été prononcé. Ch. 2, v. 23 parle de ceux qui crurent en voyant les miracles ; or, aucun de ces miracles n’est raconté. Ch. 18, v. 24 la comparution de Jésus devant Caïphe est mentionnée, non relatée ; or, c’est chez Caïphe que la sentence de mort a été prononcée contre Jésus.

(2) C’est ainsi qu’il place le ministère de Jésus dans un cadre de trois années et qu’il relate plusieurs voyages du Maître en Judée. Ceci explique l’hostilité contre Jésus des autorités jérusalémites qu’on ne comprend pas dans les récits synoptiques qui ne parlent que d’un unique voyage de Jésus à Jérusalem. Le point le plus important est que seul l’évangile de Jean donne la date exacte de la crucifixion.

(3) Les passages les plus caractéristiques sont ch. I, v. 14 ; ch. 19, v. 35 et surtout cette déclaration dont la netteté emporte la conviction : « C’est ce disciple même qui atteste ces choses et qui les a écrites » (ch. 21, v. 24) ; cf. 1re épître de Jean ch. I, v. 1-4.

(4) Ceci est particulièrement frappant dans le récit des derniers jours de Jésus à Jérusalem.

(5) Jésus lui-même fait la distinction entre son enseignement sur la vie humaine et son enseignement des choses divines. Il dit en effet à Nicodème : « Si je vous ai dit les choses terrestres et que vous ne croyez pas, comment croirez-vous si je vous dis les choses célestes ? (Jean ch. 3, v. 12).

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