les amitiés spirituelles

Après la magistrale étude faite par le Docteur MARC HAVEN sur la vie de Cagliostro, il serait vain d'en reprendre les détails, si nous n'avions le besoin de nous entendre redire souvent les mêmes affirmations providentielles.

Sur les routes désertes et longues, nos yeux aiment s'attacher de temps en temps à des indications directrices ou kilométriques, pour reprendre courage. Au spirituel il en est de même, notre manque de confiance a besoin de l'exemple d'un aîné ou de la certitude d'une présence surhumaine sur la terre.

L'histoire, ne se grave dans la mémoire que par la vie des héros, la foi ne s'augmente que par celle des saints et des missionnés. Mais, parmi ceux-ci, il en est de plus grands ; que les églises, les siècles ct les historiens combattent sans pouvoir les comprendre jamais : leur rôle anonyme est du reste troublant, car au lieu d'être l'application vivante de la sainteté, ils cherchent la critique pour œuvrer dans l'ombre et cacher leur stature.

Ayant terminé des luttes intérieures, libérés des travaux personnels ils ne viennent ici-bas que pour aider et prendre la charge des faibles ou des découragés. Ces hommes, que Sédir dénomme Libres, pouvant commander aux génies de la terre, deviennent les sacrifiés volontaires : « le plus grand sera le serviteur de tous ».

Suivre rétrospectivement la vie d'un tel être, c'est pressentir la véritable beauté, l'incompréhensible effacement du Christ ; saisir le rôle de Cagliostro par l'Europe, c'est se rendre compte que si sur terre le Prince de ce Monde est entouré de ses séides, il y a aussi le fils de Dieu entouré d'envoyés qui agissent pour aider l'homme à vaincre et à marcher vers le Salut.

Dans ce XVIIIème siècle exacerbé et corrompu il fallait autre chose qu'un saint, fondateur d'ordre, du reste nous n'en trouvons pas. Mais comme l'intervention céleste est constante. Cagliostro arrive on ne sait d'où – d'une île méditerranéenne peut-être – en 1777, c'est un homme fait, ayant pas mal voyagé déjà.

Sa mission officieuse terminée, il entre dans l'action et aborde un beau jour l'Angleterre.

Pourquoi ce pays plutôt qu'un autre? - Premièrement parce qu'un véritable soldat choisit toujours le plus difficile et que dans ce pays des personnages importants, menaient alors la politique et le mouvement des idées ; de plus la réaction au régime de Cromwell provoquait l'amoralité et la débauche qui gagnait l'Europe et dont la France s'affaiblissait lentement.

En second lieu, parce que le rôle israélite par le monde se prolonge toujours par la politique de l'An­gleterre, descendante d’une des douze tribus ; il était donc normal qu'un fils de lumière vienne à l'endroit le plus complexe et subisse la persécution que Jeanne d'Arc avait subie et que Napoléon accepterait plus tard.

Entouré d'escrocs et d'aventuriers, Cagliostro se laisse jouer dans une affaire trouble qui l'entraine jusque devant les tribunaux: - Mais sa liberté étant en jeu, il est obligé de repasser la Manche pour continuer sa tâche !

Le véritable missionné ne fuit jamais la persécution - au contraire - mais les lois de la terre exclusivement dans le temps nécessitent la prudence; il faut donc qu'un programme s'accomplisse ct « qu'il s'en aille selon ce qui a été déterminé » : la vie du Christ est comme toujours le modèle à ce sujet.

La seconde étape se passe en pays Slaves: Courlande, Russie, Pologne, aux confins des centres, civilisés d'Europe, où la superstition frise la foi, où le fanatisme touche aux incohérences les plus dangereuses, où l'attrait du merveilleux entraîne vers les pernicieuses sciences occultes. Homme d'affaires hier, le « noble voyageur » que nous suivons ici devient le grand seigneur mondain el subjugue ces esprits encore jeunes par des faits extraordinaires. Il est reçu aux cours de Mitau, Pétersbourg et Varsovie ; il pénètre dans les loges maçonniques, alors déistes et véritablement imbues d'idées humanitaires et grande. – Si le vocabulaire hermétique est employé par ses lèvres pures, si au cours de séances : extériorisations, transferts, manifestations de lévitation et de dédoublement ont lieu, c'est uniquement pour faire avancer les adeptes qui l'entourent et le vénèrent.

Comme tous serviteurs, Cagliostro se met au niveau de ceux qu'il veut faire progresser, mais on ressent toujours dans ses enseignements une inspiration plus haute, ses expériences prouvent que son fluide magnétique, que les forces qu'il emploie sont d'une essence tout autre que celles décrites par les occultistes les plus avancés.

Et comme serviteur encore, il dédaigne les succès, les titres, l'autorité que cette société lui accorde. ­Le champ une fois labouré, ensemencé est remis dans les mains du Père avec confiance et l'infatigable travailleur continue sa route.

Il traverse les pays centraux sans s'y arrêter cependant, car l'adversaire y règne en maitre depuis trois siècles déjà ; passe le Rhin et arrive à Strasbourg, où il change complètement d'attitude et d'aspect extérieurs même.

Sur la terre de France la liberté est plus grande et les esprits plus avides de recevoir la lumière, le mystérieux langage des sciences secrètes, le merveilleux ne sont plus nécessaires pour convaincre : c'est le thaumaturge qui agit du matin au soir et souvent du soir au matin ; sa voiture sillonne les quartiers pauvres ; dans les moindres demeures il apporte la guérison, des consolations et d'inépuisables ressources financières.

Sa maison est toujours pleine de malades attendant le soulagement et d'amis sincères. Extrêmement simple, il mène là une vie de petit bourgeois et son influence n'en est que plus grande. Rien n'est plus émotionnant que les passages où le Docteur MARC HAVEN décrit cette période heureuse, faite d'œuvres mystiques et d'affections, c'est là qu'il fait la connaissance du fameux cardinal de Rohan.

En 1784, nous le retrouvons à Lyon où l'atmosphère est depuis des millénaires plus pure que dans bien d'autres cités plus importantes.

Du reste, chacune des étapes, chacune des villes où passe un envoyé de lumière est un relai spirituel commandant à toute une région.

Si nous pouvions prendre tous les itinéraires d’hommes venant pour le compte du Ciel, nous verrions que cela forme un même sillage, rayonnant sur le globe, préfigurant la circulation du Verbe desservie ensuite et subdivisée par une succession d'agents qui s'ignorent.

Le GRAND COPHTE, comme il va s'appeler en Maçonnerie Lyonnaise, fonde la loge du « parfait silence », celle-ci devant servir de modèle et en même temps faire progresser les autres centres spiritualistes. S'il nous reste des comptes rendus de réunion où le vénérable parlait du passé et prédisait l'avenir, nous n'avons pas à juger, mais à suivre des tactiques différentes suivant les milieux où le Maitre guérissait, consolait, évangélisait en confondant les incrédules.

C'est, du reste, dans le but de toucher le plus de chercheurs possible que Cagliostro allait dans ces groupements secrets, c'est pour engranger, le plus rapidement possible les récoltes qu'il quitte Lyon en plein triomphe, pour aller vers Paris, où l'orage gronde. Il y arrive quatre ans avant les premières émeutes et là son programme est encore bien lisible pour nous : donner plus de conscience aux nobles et aux grands qui s'amusent, sans se soucier de leurs responsabilités et pour cela être de leur rang ; calmer les petits qui souffrent, en leur parlant le langage du cœur, joint aux guérisons du corps et de la faim. On a beaucoup critiqué son hôtel et le train de maison qu'il menait, son attitude d'inspiré et ses révélations extraordinaires. Mais c'est là ce qu'il fallait à ce public blasé et jouisseur.

Pour ne pas perdre de temps: il faut pouvoir parler d'égal à égal. Aussi le Comte de Cagliostro reçoit-il fastueusement ; ami des Rohan et des plus grands noms de France, il parle à la reine.

L'affaire du collier n'est qu'un détail : accusations, condamnations et prison même, font partie du calvaire qu'il monte constamment. Pour la noblesse, il fonde dans le quartier du Marais des loges où l'on parle d'autres choses que de théâtre et d'intrigues de cours ; autour de Madame de Cagliostro viennent des Marquises et des Duchesses. C'est la première fois que des dames forment des loges, mais dans ce XVIIIème siècle il était urgent de donner des préoccupations morales à la femme, qui par son influence pouvait alors redresser le courant dangereux.

La France aime et comprend profondément le Maitre et quand l'heure de la disgrâce sonne, c'est une autrichienne qui le fait chasser. Marie-Antoinette blessée dans son amour-propre, après l'esclandre du collier, le force à repasser la Manche, non sans laisser au départ du bateau une foule d’amis de toutes classes qui ont tenu à suivre leur bienfaiteur et qui pleurent son départ.

Notre noble et grand voyageur reste quatre ans encore en Angleterre, car il faut lutter contre les agents chargés d'utiliser et de développer la révolte en France, et comme le mal gagne il va se donner à l'Inquisition qui le guette, offrir en holocauste ses souffrances et son sang pour que la Paix reste encore sur la terre.

Après quelque temps en Suisse, où l'esprit de réforme et le rationalisme le blessent, il arrive en Italie où le régime de la force, subsistant de l'égrégore Romain, l'attend.

L'Italie, où les premiers chrétiens abordent pour mourir sous la justice des Césars, où Pierre et Paul instituent l'Eglise par l’éternel Golgotha, où la papauté organise au long des siècles la puissance temporelle la plus forte et cela malgré les efforts mystiques des St-François, St-Dominique, Savonarole, Ste-Catherine de Sienne et Ste-Claire !...

C'est au cœur même de ce pays au terrible destin, dans la Rome de Romulus, que Cagliostro arrive, pour se faire prendre et mettre aux fers. Là, rien ne lui est épargné, réclusion barbare, souffrances atroces, trahisons les plus noires, puisque sa femme elle-même le charge et le vend... humiliation abominable, puisque lui, le pur, est obligé de faire amende honorable comme un schismatique et un renégat.

Mais comme le forfait est par trop odieux, que des amis le réclament de tous les coins du monde, que la France vient aux portes de la ville pour le sauver : il est assassiné après des mois de torture !!... Il serait vain de s'indigner plus, puisque c'est ici-bas la loi : qu'il faut comprendre que toute lumière, tout idéal, toute générosité doivent, pour se faire jour dans le cœur des hommes en évolution, être payés d'ingratitudes et de sang.

Malheur cependant à ceux qui touchent ou méconnaissent de tels êtres ; les choses mêmes sont implacablement touchées – la Bastille et la forteresse de San Léo sont rasées trois ans après la réclusion du Saint ; et les adversaires : juges, tortionnaires, critiques sectaires, pays même payeront à l'heure des traités qu'ils ont signés en portant la main sur cet agneau sans tâche.

De cette étude hâtive et maladroite il faut préciser le rôle compréhensif que la France garde toujours vis-à-vis des envoyés, des inspirés et des génies providentiels. Soyons fiers de cette nationalité qui touche aux points les plus hauts de l'évolution sur ce globe, en attendant d'autres Frances plus hautes en des mondes meilleurs. Et remercions surtout le Ciel de mettre ici-bas des êtres aussi grands que Cagliostro disant de lui-même : Je ne suis d'aucune époque et d'aucun lieu, en-dehors du temps et de l'espace.

Cagliostro devant les Nations par Max Camis

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