les amitiés spirituelles

La revue Le Voile d'Isis, dont Sédir fut directeur pendant quelques temps, a publié dans son numéro de septembre 1911 une lettre ouverte de Sédir à M. Ernest Bosc, à la suite d'un article de ce dernier, écrit après la lecture du Bréviaire Mystique.

A propos du Christ par Sédir

Cher Monsieur et Vénérable Confrère,

J'ai reçu avec un sensible plaisir l'étude que vous m'avez fait l'honneur de consacrer à l'un de mes récents petits livres; vous y semblez désirer quelques explications sur des points où vous êtes d'un avis tout différent du mien. Votre qualité de « plus ancien occultiste contemporain » que vous vous donnez avec tant de raison, justifiée par les productions si nombreuses de votre encyclopédisme, vous confère une tolérance éclectique, une modération, une clarté de pensée auxquelles je suis heureux de rendre hommage tout d'abord.

Mais, vous le savez au moins aussi bien que moi, en ésotérisme, tout n'est pas dans les livres; loin de là; je dirai plus, tout n'est même pas dans la bouche sapiente des adeptes; et l'Orient, quoi qu'on en dise aujourd'hui en Europe, n'est pas la source unique de toute Lumière. Dans le temps qu'il accomplissait son œuvre divine, le Christ a prévu qu'elle subirait de la part des hommes, la même prostitution que les œuvres de ses précurseurs subirent chez leurs peuples respectifs.

Le sort volontaire de la Lumière est d'être mise en pièces par les enfants de l'Ombre, de l'Orgueil et de l'Ambition. A peine donc Jésus eut-il accompli sa tâche, à peine la candide intuition du populaire eut-elle commencé la diffusion de quelques-uns de ses enseignements, que les pouvoirs sacerdotaux et politiques du monde polythéiste s'en émurent, et tinrent conseil. Ils recherchèrent les moyens de capter ce courant à leur profit; c'est alors que fut ourdie une vaste et savante conspiration qui, s'emparant de la légende christique, l'élagua et la rendit conforme au modèle traditionnel des biographies initiatiques antérieures.

C'est pourquoi on trouve dans le récit des Évangiles des faits analogues et des nombres semblables à ceux qui marquaient les épreuves occultes des cryptes et des hauts-lieux dans l'Orient tout entier.

Toutefois, rien d'essentiel n'a pu être changé; le Père n'aurait pas permis que la sagesse humaine induisit les simples en erreur; malgré l'énorme quantité de récits qui ont disparu, - je ne parle pas des Évangiles apocryphes - ce qui reste est plus que suffisant pour exercer notre volonté, notre cœur et notre intelligence.

En outre, Jésus, pour certaines raisons, établit une tradition orale qui, transmise jusqu'à nos jours, dans des groupes successifs de disciples ignorés, comble les lacunes du récit des synoptiques et en éclaircit les obscurités. Cette tradition, que ni les Esséniens, ni les Gnostiques, ni les Alexandrins, ni les Brahmes, ni les Chinois, ni les Alchimistes, ni les Moines catholiques, ni les Rose-Croix, n'ont connue, affirme que Jésus ne fut l'élève de personne ni l'instructeur direct d'aucune fraternité initiatique. Il n'a instruit et il instruit encore, de génération en génération, que ce petit groupe d'amis anonymes qui passent dans la vie en silence, sans écrire, mais en subissant d'ordinaire, toute sorte de traverses de la part des puissants.

Vous comprendrez dès lors, mon cher et respectable Confrère, que le Maître auquel la dernière page de votre étude fait allusion, ne peut être ni un Rose-Croix, ni un adepte oriental. Les Rose Croix, qui existent encore aujourd'hui, mais sous un autre nom, les Sages qui dirigent au spirituel l'Islam, l'Inde, la Chine, le Tibet et l'Europe, si grands qu'ils soient, ─ et nul plus que moi n'est convaincu de leur grandeur, ─ n'ont rien à faire avec le Christ, quoi qu'en disent leurs élèves. Il y a une initiation christique; elle est écrite en toutes lettres en plusieurs endroits; et c'est pour cela qu'elle demeure si généralement inconnue.

Voilà ce que je puis affirmer; mais, comme vos études vous en ont certainement convaincu, il n'est pas du pouvoir de la raison de faire la preuve des choses spirituelles; une conviction est toujours un axiome intuitif. Tout au moins, serai-je en ceci d'accord avec vous. Et je fais des vœux bien sincères pour que cet accord se développe dans l'avenir.

Veuillez me croire, cher et respectable Confrère, votre reconnaissant et dévoué.

Granville, 9 Août 1911