les amitiés spirituelles

La vie religieuse par Sédir — N° 2 Juillet 1928 

C'est a juste titre que Baudelaire appelait l'homme « un animal adorateur ». En l'homme est inné l'instinct religieux; les forces naturelles, le mystère des choses éveillent dans le cœur de l'homme le besoin de chercher hors de soi un appui et un recours. Chez l'homme le moins évolué se trouve ce désir, ce besoin d'un être supérieur auprès duquel il puisse chercher aide et protection. Mathématiquement, ce désir doit répondre à une réalité correspondante: autrement nous serions bâtis sur le Néant. Si nous existons, par le seul fait de notre existence, quelque chétive et précaire soit-elle, nos sentiments et nos intuitions rendent indispensable l'existence hors de nous de ces forces dont nous ne pouvons soupçonner l'existence que parce qu'elles ont en notre interne un aboutissant. Or, il est exact que dans des mondes encore inconnus de nous se trouvent des êtres supérieurs de qui dépend la marche de ces forces qui nous font vivre et évoluer.

L'instinct religieux est une force qui nous fait rechercher un soutien stable. Aucune éducation, aucun entraînement ne peuvent étouffer ce besoin; aucune chose au monde n'a d'intérêt permanent que dans la mesure où elle est saturée de religiosité. Celui-là est religieux qui se sent petit devant l'Univers. Or, cette entité surnaturelle que tant de noms différents ont prétendu désigner, il n'est aucune créature qui ne la sente, malgré les déclarations des prétendus athées. Pour nous, nous l'appelons Dieu. Dieu n'est pas un point d'équilibre où se rejoignent les forces de l'univers, Il n'est pas le sommet géométrique de la Nature; Il est le moteur de l'Univers qu'Il a créé, Il est le point de direction de la Nature, nécessairement indépendant d'elle.

Cette notion de l'Absolu est universelle, car elle correspond non pas à une intuition seulement, mais à quelque chose d'extérieur à nous. L'Absolu, c'est ce qui n'a pas de lien, ce qui est libre dans l'acception la plus totale de ce mot, c'est la Liberté. Concevoir le besoin religieux dans son élan le plus haut, c'est donc tendre vers cet Absolu qui dépasse toutes les créatures, qui dépasse le temps, qui existe avant tout, avec tout et près tout.

Ayant le sentiment de cet Absolu, le moyen de le joindre nous est accessible. Pour cela, il faut d'abord croire qu'une telle communion est possible, puis il faut désirer se rattacher à l'Absolu et vouloir le faire participer à notre existence. Et voici la voie qui nous est offerte: l'exercice de ce que la religion catholique nomme les vertus théologales: Foi, Espérance, Chanté.

L'effort religieux dont nous sommes capables nous fait sortir peu à peu du Relatif où s'accomplit notre existence pour nous orienter vers l'Absolu où l'existence fait place à la Vie. Les religions nous donnent de très précieux adjuvants pour la réalisation de ce grand-œuvre. Or, une religion est un organisme d'une telle complexité que l'intelligence humaine est incapable d'en analyser les détails.

Le collectif religieux, comme notre personne, se divise en trois principes: le corps, l'esprit, l'âme. Son corps comprend l'ensemble des fidèles vivants, toutes les choses visibles de la religion: édifices, palais, séminaires, objet du culte, etc. Son esprit, c'est les fidèles défunts, les forces mises en mouvement par les cérémonies, le rayonnement des lieux, des objets sacrés dynamisés par les « formules rituelles, les élans du culte, les prières des fidèles, la lumière de leurs efforts vers l'Idéal; c'est aussi l'ensemble des œuvres d'art, poésie, musique, vitraux dont l'action sur la foule est si puissante. Son âme est le principe le plus simple, la lumière spéciale née de la conjonction de l'âme du fondateur avec l'aspect du Verbe qui s'est révélé à lui.

Dieu, lorsqu'Il créa l'Univers, créa d'abord les milieux où l'homme allait venir; la nourriture physique et la nourriture spirituelle étaient donc préparées bien avant l'apparition de celui qu'elles devaient faire vivre. Les hommes viennent par races dont chacune a des travaux spéciaux à effectuer: travaux humains de civilisation, travaux occultes dont nous n'avons pas à nous occuper, travaux spirituels pour l'accomplissement desquels ils reçoivent les aliments de l'Esprit. Pour l'effectuation du travail spirituel, l'aliment de l'Esprit qui nous est offert, c'est la religion. Toutefois, il faut dire que l'idéal religieux n'est jamais qu'un des aspects du Verbe.

Pour Se dévoiler aux hommes, le Verbe Se sert d'un intermédiaire auquel Il laisse apercevoir quelque chose de Sa lumière, ce que celui-ci est capable d'en voir sans être trop ébloui. Et la mission de cet intermédiaire, c'est de faire briller sur les hommes ce rayon de la Lumière éternelle. En général, Dieu choisit un homme appartenant à la race qui doit recevoir cette illumination et Il lui confère les dons spéciaux nécessaires pour répandre la Lumière à lui révélée. Mais, lorsque la Providence ne trouve pas dans la race qui doit être instruite l'homme voulu, elle cherche dans une race supérieure un être supérieur susceptible d'être Son ambassadeur. C'est ce qui se produisit, par exemple, dans le Brahmanisme.

Toutefois l'activité salvatrice de Dieu ne se borne pas aux seuls individus. Le Père veut la rédemption de la Création tout entière. L'astronomie nous donne une image de l'harmonie des sphères étoilées; les mouvements mathématiques des astres nous permettent de comprendre la ponctualité de la révolution des mondes inconnus. Dans son évolution spirituelle, lorsque une planète arrive à son nadir, elle a besoin, pour remonter à son zénith, d'une force qui n'est pas en elle-même. Quand notre terre fut à son nadir, il lui fallut une Lumière dont le principe fût hors du monde. La loi des êtres est de s'éloigner de Dieu jusqu'à la limite de leurs forces; pour revenir à Dieu, il leur faut une énergie salvatrice extérieure qui ne peut être trouvée que dans le surnaturel, l'Incréé, l'Absolu. Car, dans l'histoire des mondes comme dans celle des individus, il vient un moment où les lumières de la Nature ne suffisent plus, il faut que Dieu Lui-même vienne au secours. Et ce secours de Dieu, c'est le Christ. Or c'est la religion qui pourra le mieux concevoir et exprimer cet acte providentiel qui sera la plus vraie, la plus active, la plus fructueuse. Tel est le Christianisme.

Les organismes religieux offrent aux fidèles un système admirablement conçu pour les aider dans leurs efforts. Ce sont les rites et les prescriptions. Dans les religions naturelles, les rites progressent selon la nature, ils ont une importance capitale. Quand la religion a son principe dans l'Incréé, quand sa lumière provient du centre de toute la Création, l'important n'est plus le rite, mais la disposition intime du cœur; le rite n'est plus qu'une béquille ou un garde-fou, mais à la condition que le fidèle accomplisse l'effort de parvenir à une obéissance totale. Celui qui estime pouvoir se libérer de la chaîne partielle du rite doit s'élever à une obéissance plus parfaite que ceux qui s'astreignent au rite.

Étudier le corps d'une religion est l'affaire des historiens; étudier son esprit est l'office des théologiens. Pour nous, l'âme seule a une valeur, parce que l'âme est le centre de tout. Une religion vaut ce que vaut son âme et cette âme la différencie de toutes les autres religions. L'âme du Christianisme, c'est le Divin en personne; c'est pourquoi la raison est impuissante à expliquer ses rites et ses mystères; tout ce qu'elle peut, c'est en tirer quelques explications symboliques. De toutes les religions, le Christianisme est la plus parfaite, car le Christ est son ange. Tout dans le Christianisme est orienté pour nous conduire à l'Absolu par la voie la plus directe. Or il y a entre le Relatif et l'Absolu un abîme que la Nature ne peut franchir. Mais le Christ est le pont jeté par Dieu vers nous. Le Christ est le remède universel, Il est l'élan vers l'Absolu, Il est la force de cet élan.

Le dernier des hommes peut parvenir aux paradis limités de la Nature, parce que ceux-ci sont à sa portée; mais nous avons besoin des anges de Dieu pour nous envoler avec Lui vers l'Absolu. Telle est l'œuvre de la Grâce, domaine du Christ de qui le joug est doux et le fardeau léger. Ce secours du Christ parvient aux hommes de bonne volonté sous les formes les plus diverses et les plus inattendues: une émotion, un élan du cœur, une bonne lecture, un regard reçu dans la rue d'un passant. Le Christ attend notre bonne volonté pour nous donner Son Esprit.

Notre devoir est de tendre vers l'Absolu avec le maximum d'efforts; notre devoir est de vivre, de développer les germes que Dieu a mis en nous, en transfigurant tous ces travaux par le désir intense et permanent de remonter vers Dieu. Nous sommes appelés à la liberté, mais la matière nous enchaîne, les égoïsmes nous asservissent. Luttons avec cette ignorance de la foi qui est l'arme du Christ. Le chef de la caravane sauve dans le désert le voyageur égaré par les mirages du jour, en attendant d'être lui-même guidé par les étoiles dans sa marche vers la vie. Pour nous, qui voulons n'aimer que le Christ, la splendeur de la Nature, la magnificence des œuvres humaines sont comme des mirages et notre cœur, pour être sûr de sa route, doit attendre la nuit spirituelle de l'Ignorance et de la Foi. La vie vraie, c'est la vie du cœur; si le cœur vibre, la pensée bonne et l'acte pur jailliront spontanément. Le premier devoir, c'est d'aimer; l'Amour est la source de la vie.

« Ces trois choses demeurent: la Foi l'Espérance et la Charité, mais la plus grande est la Charité. » Celui qui a reçu l'étincelle de la Foi possède tout, il a la certitude fondamentale, la certitude de la présence de Dieu. Celui qui aime vit dans l'Absolu. Je voudrais que vous vous éleviez au-dessus de l'Espérance, au-dessus de l'attente d'une récompense, même éternelle. Serviteurs d'un Maître juste et bon, nous n'avons pas à nous inquiéter, nous n'avons pas même à espérer; il nous suffit de marcher droit devant nous, selon Sa volonté.

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