les amitiés spirituelles

Les modes de la connaissance par Sédir — N° 6 Juillet/Août 1925 

Nous avons vu que le fruit de la pensée est la Connaissance. Mais il y a plusieurs ordres de connaissance. Le plus bas est celui que procurent les perceptions sensorielles; vient ensuite celui qui résulte de l'étude des phénomènes physiques, laquelle constitue le travail propre du savant et que couronne le labeur du philosophe. Au-dessus s'élève la connaissance métaphysique qui a pour domaine les spéculations de la pensée pure. Encore plus haut, la pensée s'essaie sur le point de vue surnaturel et, se guidant sur les phares de la foi, rassemble et sublimise les facultés rationnelles en les exerçant sur les objets du monde divin: telle est la connaissance théologique. Enfin, dépassant décidément l'intellect, l'homme en arrive à expérimenter ce divin, et c'est la connaissance mystique, domaine propre du contemplatif.

Ainsi, l'on peut être intelligent dans la pratique de la vie courante; on peut l'être dans la compréhension des phénomènes, ou dans celle des idées, pour se construire une vue systématique d'une partie de la Nature, ou de l'Homme, ou de l'un et de l'autre en général. Là s'arrête l'effort de l'intelligence; pour monter encore, pour obtenir une science expérimentale, réelle et vivante des choses, il faudra implorer une aide spéciale de Dieu.

En matière religieuse, qui nous intéresse surtout, nous voyons le théologien connaître les choses divines par l'application aux dogmes des facultés mentales: l'association des idées, le raisonnement, l'abstraction, et les autres. Quant au mystique, il ne médite pas, il aime; par amour il plie tout son être à la loi éternelle, et il rend ainsi son esprit et son âme peu à peu capables de recevoir les leçons du Saint-Esprit, leçons expérimentales, leçons de choses surnaturelles. Le théologien, pourvu qu'il croie mentalement, peut concevoir sur Dieu des idées justes. Mais le contemplatif, modelant son cœur à l'image de Jésus-Christ, pliant sa volonté à la volonté divine, obligeant son corps aux œuvres fraternelles, s'ouvre à la Lumière de l'Esprit pur et perçoit les mystères incommunicables dans la mesure où il se rend saint.

La connaissance mystique, en effet, reste personnelle et intransmissible dans sa saveur vivante, parce que, située au delà de l'intellect, elle demeure indémontrable. Ainsi ne doit-on pas accepter comme certains les récits des contemplatifs, puisqu'ils ne sont vrais qu'en proportion de la sainteté de leurs auteurs, et que nous ne pouvons juger de cette sainteté que très approximativement.

Avant d'en arriver à ces sommets, auxquels d'ailleurs nous devons parvenir tous un jour, ayons la sagesse de nous servir des instruments propres à notre condition actuelle. De même que l'on aurait tort d'employer la magie pour transmettre au loin un message, alors que l'on a le télégraphe, le téléphone, le télégraphe sans fil, on aurait tort d'exalter artificiellement nos pouvoirs psychiques endormis, au lieu d'apprendre, de raisonner, de méditer. Nous devons faire nos classes l'une après l'autre. Seulement il faut se faire une idée juste de nos puissances mentales.

Voici un peintre; il regarde un paysage, et ce spectacle éveille en lui un sentiment. Il va exprimer sur la toile ses sensations subtiles et son sentiment lyrique; et, à leur tour, les spectateurs qui contempleront le tableau, éprouveront des sensations et des sentiments que, sans doute, la vue même du paysage n'aurait pas fait naître en eux. La génération de la pensée ressemble à cela, toutes différences maintenues entre le travail esthétique et le travail intellectuel. Voici ce que je veux faire entendre.

Le concept, origine de la connaissance rationnelle, chez le philosophe, le métaphysicien et le théologien, le concept n'est pas une simple image de l'objet que l'on considère, pas plus que la photographie n'est la personne qu'elle représente: ne suivons ni Descartes, ni Kant, ni Hegel dans leurs diverses déifications progressives de la pensée. Le concept est une transformation de l'objet, dégagé, spiritualisé, recréé par l'esprit; il est le produit de l'action de l'objet à percevoir sur le sujet percevant. Le concept: arbre n'est ni l'arbre ni l'impression visuelle de l'arbre; c'est l'enfant de l'arbre et de son image sur ma rétine.

Ce mode de connaître, propre à l'homme, reste bien inférieur au mode de connaître propre aux purs esprits. Ceux-ci ne méditent pas; ils voient les objets et au même instant les connaissent à fond depuis leur forme transitoire jusqu'à leur type essentiel. Comme le dit saint Paul, en ce monde nous connaissons les choses comme dans un miroir et par énigmes; l'emploi de l'analogie nous permet toutefois, quand nous méditons sur le Divin, de nous servir des notions créées pour imaginer le transcendant; mais, plus tard, lorsque nous aurons reçu le baptême de l'Esprit et que nous jouirons de la vie éternelle, nous verrons alors toutes choses et les connaîtrons directement.

L'intelligence, dans son état pur, est intuitive; elle saisit ses objets immédiatement; chez l'homme, cette saisie se trouve empêchée par les sens et par la raison. Seulement, étant construits de la sorte, le plus sûr est de nous servir de ces moyens imparfaits; nous ne pouvons pas employer le moyen parfait, l'intuition, parce qu'elle exige l'harmonie et l'unité que nous sommes loin d'avoir réalisées en nous. La connaissance du mystique véritable nécessite donc une longue discipline préparatoire, une réforme totale de l'individu, dans son caractère d'abord, et ensuite dans son mental et dans son corps.

La perfection de la connaissance mystique se voit dans le Christ. Elle diffère de la connaissance angélique, parce qu'il est homme; elle n'est pas non plus la connaissance par raisonnement, parce qu'il est Dieu. Le Christ, en cet ordre comme en tous les autres, synthétise tout: il percevait comme nous avec ses cinq sens; il méditait comme nous avec la logique; il saisissait, comme les purs esprits, d'une même préhension, le type central et les formes nombreuses des êtres et des choses; et, comme son Père, il donnait l'être à chacun des concepts inédits que son esprit semait sans cesse dans les terres immatérielles de l'Univers.

En somme, dans l'ordre intellectuel comme en tout, nous devrions nous avouer que nous ignorons les ressources infinies que la miséricorde du Ciel peut nous offrir. Nous ignorons ce que c'est au fond que de voir une fleur, d'en goûter le parfum, ce que c'est que d'avoir une idée, ce que c'est que d'organiser des idées en un système cohérent. Ainsi ─ et je prends cet exemple parce que j'ai été témoin d'un cas semblable ─ ainsi, un homme peut naître dépourvu d'intelligence, et, s'Il le juge utile, le Père peut lui envoyer, par un ange, une vertu qui lui donnera une raison saine et puissante, ou une autre vertu qui lui donnera une faculté d'intuition saine, limitée, ou étendue à telles ou telles classes d'objets. Ce que je dis là est imprudent, je le sais, car les faux illuminés, toujours si nombreux, pourront prétendre avoir bénéficié de ces faveurs singulières, pour imposer leurs rêveries aux gens crédules. Mais qu'ils sachent d'abord que Dieu ne fait ces dons qu'à titre exceptionnel, que les bénéficiaires en ignorent le procédé, et que, par suite, ils demeurent, en dépit de leurs lumières extraordinaires, parfaitement humbles, et déférents vis à vis de tout le monde.

L'expérience et la souffrance nous procurent des connaissances certaines dans la pratique de la vie. Mais, lorsqu'elles sont accompagnées de la discipline du Christ, Celui-ci peut faire qu'elles donnent aussi des notions vraies sur les objets immatériels de la science, de la philosophie ou de la théologie. Je dis: le Christ peut nous donner de telles lumières; mais rien ne l'y oblige et jamais, en justice, nous ne méritons ces faveurs.

Ici encore nous touchons du doigt le fait essentiel qui constitue l'originalité unique de la doctrine apportée par Jésus-Christ: c'est que le naturel et le surnaturel, le créé et l'incréé doivent toujours être distingués; et cette distinction vitale est aussi importante pour le penseur que pour le savant, pour l'homme d'État que pour le simple citoyen, pour l'être d'exception que pour le simple fidèle. Par conséquent, de Dieu, des choses éternelles, des types éternels, des choses temporelles, nous ne pouvons rien connaître, ni par la réflexion, ni par l'intuition, que ce que Dieu juge utile de nous laisser apercevoir. Mettre en œuvre nos facultés mentales, de notre mieux, est un devoir aussi important que de faire travailler les forces de notre corps; ne sortons toutefois ni les unes ni les autres de leur domaine propre; mais souvenons-nous que, si nous nous chargeons du joug du Christ, Il peut élever nos facultés naturelles jusqu'à une perfection surnaturelle, et aussi bien rendre notre connaissance directe et soudaine que notre corps délivré des lourdeurs de la matière.


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