les amitiés spirituelles

Ce titre sonnera mal aux oreilles de plusieurs, en ce temps où l’homme, jaloux de son indépendance, ne veut se laisser conduire par personne et où l’on entend formuler parfois cet adage extrême : « Ni Dieu, ni maître. »


Certes, si le désir de liberté n’était pas légitime, si nous ne devions jamais le réaliser, l’Etre suprême ne l’aurait pas mis en nous. Mais que le jour est loin où nous serons vraiment libres ! Nous souffrons parce que nous cherchons cette liberté par les moyens qui, au contraire, nous rendent les prisonniers de nos passions, de notre égoïsme, de nos caprices.


Il n’y a d’indépendance réelle que celle de l’homme qui, ayant vaincu le dragon intérieur de la colère et de l’orgueil sous ses diverses formes, arrive à l’union avec le Christ, le seul Etre libre dans l’univers - « Quiconque commet le péché, déclare-t-Il, est l’esclave du péché ; or l’esclave ne

demeure pas pour toujours dans la maison ; le Fils y demeure toujours ; si donc le Fils vous affranchit, vous serez véritablement libres. » Jean VIII, 34 à 36).


On voit par là que, pour parvenir à la liberté des enfants de Dieu, il faut auparavant combattre et vaincre le péché, le mal qu’il y a en nous et, par conséquent, accomplir tous nos devoirs, subir et pardonner toutes les tyrannies. Du point de vue spirituel, contrairement à ce qui a lieu dans le physique, « on ne se libère qu’en portant ses chaînes, non en les rompant ».


Une fois « délivrés du mal », selon les paroles de l’Oraison dominicale, c’est Dieu Lui-même qui habitera en nous et nous affranchira de toutes les servitudes. Alors nous n’aurons plus de maîtres humains, car nous serons devenus un avec le seigneur universel.


En attendant cette époque lointaine, nous avons à choisir entre divers bergers et c’est dans ce choix que nous devons apporter tout le discernement et toute la prudence possibles, car, que nous le voulions ou non, nous serons conduits. Il s’agit donc d’être bien conduits.


LES MAUVAIS BERGERS


Afficher des idées d’indépendance, de révolte ou d’anarchie, quand nous sommes si faibles par ailleurs, ce serait risible si ce n’était pitoyable ! N’est-ce pas curieux de constater que ce sont ceux qui se réclament le plus de ces idées, qui se laissent aller à imposer ou à subir les plus grandes

tyrannies. On affiche de vouloir affranchir l’homme de tout esclavage et, pour cela, on le soumet à la carte de pain !


Nous trouvons la même inconséquence dans ces doctrines qui veulent libérer l’humanité, au nom d’un matérialisme athée qui nie la liberté à la base. On sait que l’essence de l’athéisme est une conception mécaniste du monde dans laquelle tout serait rigoureusement déterminé sans qu’il y ait place jamais pour un seul mouvement libre. Et avec cela, ô logique ! on prétend nous offrir un idéal de liberté !


Toutefois les athées sont conséquents avec leurs théories, puisque, sans la croyance en Dieu, c’est-à-dire en un Créateur libre, indépendant de son oeuvre, on est forcé de penser que tout est asservi à un destin fatal. Ce qui n’est pas logique, c’est de parler de liberté, tout en enseignant l’athéisme.


Notre but n’est pas de critiquer nos frères ni même les doctrines qu’ils professent, précisément parce qu’ils font l’apprentissage de la liberté. Ne serions-nous pas inconséquents avec nous-mêmes, à notre tour, nous qui croyons en un Père tout-puissant qui laisse néanmoins Ses enfants libres — parce qu’Il ne veut que l’offrande spontanée de leur coeur —, si nous cherchions à leur imposer nos convictions ? Ne forçons donc personne ; n’essayons pas d’endoctriner qui que ce soit.


Tout ce qui existe a sa raison d’être et a droit à notre respect. Chacun a reçu un travail différent à faire ici-bas. « C’est le même Seigneur qui nous a tous faits ; ne jugeons pas. » Si nous avons écrit « mauvais bergers » comme sous-titre au présent paragraphe, c’est à contre-coeur et parce qu’il faut bien nous faire comprendre, pour pouvoir « classer » les diverses méthodes, sans pour cela condamner ceux qui les suivent.


Tous les êtres seront sauvés à la fin et tous les systèmes divergents seront fondus dans la même adorable Lumière ; mais, en attendant, on peut se laisser fourvoyer, pendant des siècles, dans le maquis inextricable de l’erreur et du mal relatifs. Ayant eu la joie de connaître le Christ comme l’unique vrai Berger, nous avons l’obligation morale d’en prévenir ceux de nos frères qui sont prêts à « entendre », afin d’essayer de leur raccourcir la route. Nous devons les mettre en garde contre les « faux prophètes » qui les égareraient pour longtemps.


C’est ainsi que nous estimons comme plus dangereuses que les théories franchement panthéistes dont la conscience se méfie d’instinct, les subtiles doctrines inspirées du panthéisme bouddhique, qui reviennent à déifier l’homme, en niant la nécessité de la grâce d’En Haut, parce qu’elles nient, au fond, l’existence d’un Créateur indépendant du cosmos. Le comte de Gobineau, qui s’y connaissait en choses orientales, n’a-t-il pas écrit : « L’Asie est un mets séduisant, mais qui empoisonne ceux qui le mangent » ?


Par une littérature abondamment fournie et habilement présentée, parée de toutes les fascinations et embaumée de tous les parfums enivrants, ces doctrines vous instillent lentement la conviction qu’il n’y a pas d’autre Dieu que celui qui sommeille en vous ; pour le réveiller, il n’y a guère besoin de la croix de Jésus-Christ, c’est-à-dire de ce dépouillement total de soi si pénible à la nature, en se forçant « d’aimer son prochain comme soi-même et jusqu’à donner sa vie pour lui », selon la parole du Maître. Non, disent-elles, il suffit de vaincre d’abord les instincts grossiers, puis de pratiquer les vertus humaines et, surtout, de méditer profondément pour sortir de l’illusion de la vie personnelle de manière à rejoindre la vie impersonnelle, le Dieu intérieur. Sans doute, la bienfaisance, l’hospitalité et l’amour du prochain sont-ils énumérés parmi les diverses vertus à acquérir, mais ces savantes méthodes ne font pas de la charité proprement dite (celle qui va jusqu’au sacrifice de soi), la pierre angulaire de l’édifice du salut, comme dans l’Evangile.


On laisse à l’étudiant la latitude de faire ce qu’il peut sous ce rapport de la bienfaisance et de la charité et on lui présente, comme plus essentielle pour son avancement, la méditation intellectuelle.


Or l’on sait la pente irrésistible de notre nature orgueilleuse qui préférera toujours méditer mentalement et garder son confort et ses aises, que de se sacrifier pour autrui. De sorte que, pratiquement, dans ces méthodes d’initiation humaine, où il n’est jamais question de l’humilité, pourtant vertu cardinale indispensable — tous suivent la voie mentale et presque personne ne s’engage dans le « chemin étroit » de l’amour-sacrifice, lequel seul, selon le Christ, conduit à la vie éternelle.


Oui, c’est Lui l’unique Sauveur, car Il n’est pas simplement un sage ou un initié, Il est l’Homme-Dieu, l’absolue Perfection descendue jusqu’à nous, la Bonté infinie corporisée pour rendre possible la régénération de l’univers. L’imparfait, le limité et le relatif ne peuvent pas, par leurs propres forces, atteindre l’Infini, l’Inconditionné, le Libre. C’est Lui qui vient à eux en la personne de Jésus-Christ.


Nous allons donc voir que les bons bergers ou plutôt — car Lui seul est le Berger — mais Ses vrais serviteurs, les « chiens du Bon Berger » sont ceux qui imitent Son exemple de sacrifice et continuent Son enseignement divin.


LES VRAIS SERVITEURS


Ce ne sont pas des êtres bruyants ou qui font beaucoup parler d’eux. Une profonde douceur et une activité ininterrompue et silencieuse les caractérisent. Leur travail est d’orienter les consciences droites, de montrer la route ; ils marchent « devant » les brebis, ayant reçu pour cela les

forces particulières à leur mission.


Il est quelquefois difficile de les distinguer des séides de l’Adversaire ; on les reconnaîtra pourtant à leur profonde humilité. Tandis que les autres parlent en leur propre nom, se disant en relations directes avec l’Absolu et cherchent leur propre gloire, eux ne parlent qu’au nom du Christ dont ils se proclament les indignes serviteurs, reconnaissant que tout bien leur vient de Lui et que même les guérisons et les miracles qu’il leur arrive d’obtenir, c’est Lui qui les opère en réalité. « Ne me remerciez pas, dit toujours un vrai disciple, à ceux qui viennent lui témoigner leur reconnaissance, remerciez le Ciel, c’est Lui qui a tout fait. »


« Les bons bergers, écrit Sédir, accompagnent l’homme : ils sont les anges qui guident son âme éternelle, les amis de Dieu qui aident son esprit immortel, les génies terrestres qui le secourent dans ses intérêts temporels. »


Leur extraordinaire abnégation est leur sauvegarde contre les tentations de l’orgueil que leurs indéniables pouvoirs pourraient leur inspirer. Par là ils demeurent constamment sous les rayons du Soleil spirituel, ce qui rend leur action toujours féconde et bénéfique et fait de leur enseignement le reflet de l’éternelle Vérité !



Bergeries et Bergers par Emile Besson

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