les amitiés spirituelles


Il n’y a malheureusement plus de ces grands pèlerinages parcourant les routes de France à la glorification d’un être pur ou d’un lieu sacré. La foi de nos pères se meurt lentement et la machine rend sceptique, impatient le voyageur qui passe sans voir. Pourtant, il n’est pas de joie plus complète que d’arriver, par un beau jour, en compagnie d’un ami très cher, devant un de ces souvenirs de la fondation du christianisme chez nous.


La route vers ces sites délaissés est une communion qui s’augmente de l’effort sain, de la fatigue de l’atmosphère même, gagnée et mieux comprise, du décor apprécié à chaque pas ; et le retour devient alors un chant de gloire et de reconnaissance. Par un riant soleil, arriver ainsi aux

Saintes-Maries de la Mer, dans ce coin perdu de la côte, est une impression qui ne peut s’effacer de l’âme du croyant.


La tradition dit qu’il y a près de deux mille, ans, chassés par les persécutions romaines, Lazare le Ressuscité, Marie-Madeleine et Marthe, Maximin, l’un des soixante-dix, et les « Trémaïes », comme disent les Provençaux, c’est-à-dire Marie Jacobé, soeur de la Vierge ; Marie Salomé, mère des apôtres Jean et Jacques le Majeur, qu’accompagnait leur servante. noire, la pieuse Sara, abordèrent là, sur une frêle embarcation chassée par la tempête. La forme des petits bateaux de pêcheurs sur la plage ressemble encore à ceux de la côte syrienne d’où arrivaient les sept voyageurs mystérieux et pauvres. Mais pourquoi cet endroit plutôt que d’autres ? C’est ce qui confond dès l’abord, quand on jette un coup d’oeil sur le littoral méditerranéen. De la frontière italienne à Marseille, ce ne sont que baies charmantes et protégées, îles propices au débarquement ; la végétation, le terrain abrité sont faits pour recevoir et cacher , les villes y étaient déjà nombreuses, alors que derrière cette mince lagune de sable, que la mer bat et ronge, s’étendent à perte de vue les marais de la Camargue ! Ces alluvions, que le Rhône charrie depuis des siècles, jusqu’à changer son estuaire de place, ont, depuis, été drainées, endiguées ; il existe maintenant des routes et les habitations s’y multiplient. Mais qu’ont donc fait ces cinq femmes et ces deux hommes, arrivant d’Orient et perdus parmi ces marécages balayés par le vent ?


La végétation était inexistante ; l’eau les entourait de tous les côtés et, pour atteindre Arles, c’était près de quarante kilomètres à faire parmi les roseaux et la vase salée ! Lazare, pour rejoindre Marseille, eut en plus à longer les énormes étangs de Laures et de Berre, traverser le Rhône et ses nombreuses branches ou rivières qui le suivent. Là, Madeleine, Marthe et Maximin devaient pousser plus loin encore, vers la chaîne de la Sainte Beaume et Tarascon, en suivant la grande voie Aurélienne !


Quant aux deux Saintes Maries et Sara non moins pure, elles s’attachèrent à l’endroit même du débarquement, à la côte désertique, comme les phares avancés de la foi nouvelle ! Cabane de branchages, amas de pierres furent les prémices de la ville fortifiée et de la charmante église qui dresse actuellement encore, sur le ciel bleu-vert, ses créneaux de défense et son campanille ajouré. La crypte garde les restes de la Sulamite noire, de cette Africaine que les bohémiens viennent vénérer bruyamment au vingt-quatrième jour du mois de la Vierge.


La vieille race de Ram initiant Moïse, de Balthazar venant glorifier l’Enfant Jésus dans la grotte de Bethléem se retrouve ici avec la descendance de ces anciens serviteurs de temples lointains qui, chaque année, arrivent pour acclamer celle des leurs qui avait connu le Christ.


Dans la haute nef romane ayant déjà vu près de huit siècles, les deux Maries sommeillent aussi en leurs châsses barbares qu’entourent des ex-votos naïfs ? Ces murs ont connu de nombreuses attaques sarrasines et turques, car les corsaires sillonnant les eaux changeantes  reconnaissaient au loin ces rudes murs blancs d’où le tintement des cloches s’égrenait au vent du large. Mais les dalles gardaient alors leur secret, les sarcophages n’ayant été retrouvés que beaucoup plus tard.


Ces touchants vestiges sont là, discrets et dédaignes ; mais tout prêts pourtant à aviver la foi de ceux qui cherchent la vérité. Le lumignon fume toujours ; il faut décidément frapper et demander pour recevoir ! Quand la porte s’ouvre et qu’un de ces petits mystères du cœur s’éclaire, c’est le don silencieux du passé qui vit toujours en notre subconscient.


Cette Provence, région privilégiée entre toutes, puisque première touchée par la Grâce, garde le souvenir du Christ y passant pour rejoindre son ingrate Judée. Sédir l’a souvent évoqué, s’arrêtant dans l’allée ombreuse des Alyscamps à Arles, là où s’élève maintenant un oratoire du quatrième siècle qui aurait été visité par la Mère du Sauveur elle-même. La direction vers les Saintes Maries de la Mer a donc pu être prise par le Maître préparant pour Ses disciples la récolte spirituelle.


Sur le plan matériel, du reste, la richesse des pays de la race élue, descendante d’Abraham, s’est peu à peu transformée ; le sol porte les marques du sang innocent, alors qu’au contraire notre région méridionale semble avoir été bénie par l’arrivée des missionnaires et qu’à leur contact lumineux flore et faune se soient développées. La Camargue même, où les envoyés du Christ frayèrent péniblement leur passage, est maintenant moirée de fleurs multicolores, d’herbes odoriférantes et d’oiseaux blancs rappelant par leur vol audacieux les nobles voyageurs qui choisirent, voilà bien longtemps, ce coin dénudé de la côte de France.


Les Saintes Maries de la Mer - Max Camis