les amitiés spirituelles

Dans le numéro d’avril dernier de notre Bulletin, nous avons répondu à une question de nos correspondants relative au quatrième évangile et à sa valeur historique.


Nous ne pouvions pas, dans le cadre limité d’un seul article, aborder aussi le point de vue doctrinal proprement dit, auquel nos correspondants ont fait allusion en écrivant : « Sédir a dit également que l’étude critique du quatrième évangile a donné naissance aux discussions les plus graves... à des affirmations, les plus terribles pour la santé spirituelle de l’homme ». C’est ce dernier point que nous voudrions élucider aujourd’hui.


En effet, cet évangile commence en annonçant la divinité du Christ : « Le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu » ; puis, au cours du récit, il énonce divers textes dans lesquels Jésus proclame Sa divinité : « Le Père et moi nous sommes un » ; « Celui qui m a vu a vu le Père » ; « Avant qu’Abraham fût, je suis » ; « Je vous’enverrai le Saint-Esprit qui procède de moi » ; « Je suis la voie, la vérité et la vie » ; « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ».


De ces affirmations et d’autres, analogues, les plus extraordinaires que le monde ait entendues, les partisans du panthéisme ont essayé de tirer des conclusions favorables à leur thèse.


Selon eux, en proclamant Sa divinité, Jésus témoigne, en fait, de celle de tous les hommes et même de celle de tous les êtres, car « tout est Dieu ». N’a-t-Il pas dit à Ses disciples : « En ce jour-là, vous connaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi et que je suis en vous » (JEAN XIV, 20).


Et encore : « Le royaume de Dieu est au dedans de vous » ?


L’orgueil humain aidant, notre esprit raisonneur voudrait déduire de ces versets que le Christ n’était Dieu qu’au même titre que tous les autres hommes, que Son mérite exceptionnel fut seulement d’avoir révélé ce mystère au monde, tandis que les anciens initiés le tenaient secret, soigneusement enveloppé dans des symboles et des mythes qui ne devaient être compris que de rares adeptes. La mort de Jésus sur la croix n’aurait pas été une mort réelle, mais seulement symbolique de Son renoncement à la vie personnelle pour renaître à la vie impersonnelle et divine.


Voilà comment on cherche à intégrer le Christ parmi les simples initiés, en essayant de faire cadrer Sa doctrine de lumière avec l’adeptat antique. On tâche par là d’éluder Sa croix, c’est-à-dire la nécessité du sacrifice de soi-même, bien que celle-ci ait été tant de fois affirmée par Lui dans les

récits évangéliques, et on voudrait la remplacer par une illumination exclusivement intellectuelle.


D’où, comme conséquence pratique, une plus grande importance accordée à la méditation spéculative, à l’étude ésotérique, tandis que l’oeuvre charitable, l’humilité et la prière sont reléguées au second plan. Nous connaissons des adeptes de ces théories qui nous ont avoué ne pas prier, ne pas même comprendre l’utilité de la prière.


Sans doute, ces personnes conseillent l’oeuvre bonne, la compassion envers le prochain, car Dieu n’aurait pas permis qu’un mouvement religieux fût totalement dépourvu de cet élément essentiel de toute ascèse. Toutefois, dans ces systèmes, la charité n’est pas, comme dans l’Evangile, la pierre angulaire, la colonne vertébrale de la vie spirituelle ; pour leurs partisans, nous le répétons, le principal est de s’abstraire mentalement de l’emprise du « moi », de l’individualité, pour rejoindre la « vie impersonnelle » qu’ils prennent à tort pour le domaine de l’Absolu, tandis qu’elle n’est que le séjour de notre esprit dans un plan mental plus ou moins séduisant. On croit ainsi échapper à l’illusion des sens, mais c’est pour retomber dans un autre mirage bien plus fascinant et dans lequel nous risquons de demeurer de longs siècles, jusqu’à ce que, lassés de notre propre idéal de retrait de la vie, nous demandions, par grâce, d’en redescendre vers l’existence réelle, afin de réparer nos fautes et de suivre enfin « la voie étroite » de l’Evangile qui, seule conduit à la vraie illumination.


Ces systèmes panthéistes ont une parenté évidente avec celui du Bouddha qui, comme on le sait, était lui-même athée, ne croyant pas en un Créateur libre, indépendant de Son oeuvre, mais en une force inhérente au Cosmos, force ou plan que l’homme ne rejoint qu’en renonçant à l’existence individuelle, cause, d’après lui, de la souffrance, de la maladie et de la mort, et en accédant au plan abstrait du « nirvana ». Ce sont des voies parmi d’autres ; nous n’avons ni à les juger ni à les condamner, puisque nous savons que tout ce qui existe à sa raison d’être et son utilité.


Mais quand ces systèmes prétendent incorporer l’Evangile dans leurs doctrines et se réclamer de Jésus comme d’un de leurs grands adeptes, ainsi que nous les voyons faire, nous avons le devoir, en tant que chrétiens, de montrer la divergence profonde des deux ascèses et des résultats qu’elles produisent.


Il ne nous semble guère logique, en effet, de choisir quelques paroles prononcées par Jésus, comme celles que nous avons citées au début et, en défigurant l’esprit dans lequel elles ont été dites par le Maître, de se hâter d’en conclure qu’il était lui-même panthéiste à l’instar de Bouddha, sous le prétexte qu’en témoignant de Sa propre divinité, Il aurait proclamé celle de tous les hommes !


Assertion insoutenable, que rien n’autorise.


Certes le Christ a affirmé Sa présence dans tous les êtres : « Je suis en vous » ; « Le pauvre que vous avez aidé, le malade que vous avez soulagé, c’est moi ». « Il est la lumière qui éclaire tout homme venant dans le monde », nous dit, d’autre part, le disciple bien-aimé. Oui Dieu est en tout être, mais retourner la proposition en disant que « tout être est Dieu », c’est un des mensonges de Lucifer. « Satan a été menteur dès le début et, quand il profère le mensonge, il parle de son propre fonds », nous enseigne Jésus.


Si tout était Dieu, les injustices, les crimes, les péchés de toute sorte seraient-ils donc commis par Dieu ? Qui pourrait le soutenir ? Au contraire, le Christ est, en nous, la pure Lumière qui, par la voix de la conscience, nous reproche nos imperfections et nos fautes et, en nous inspirant la lutte contre nos mauvaises tendances, nous fournissant même les armes pour les combattre, nous conduit progressivement à la liberté définitive, au royaume du Ciel.


Et puis, si tout était Dieu, la matière elle-même serait divine et éternelle ; il n’y aurait, par conséquent, aucune fin possible aux souffrances d’ici-bas et à l’immense cri de douleur exhalé par les êtres (qui seraient pourtant Dieu lui-même !), car, si la Nature devait jamais réaliser son équilibre parfait de manière à faire cesser toute souffrance, pourquoi ne serait-elle pas déjà parvenue à cet équilibre, depuis une éternité qu’elle serait en évolution ? question insoluble aux panthéistes. La matière est, d’ailleurs, assujettie à des lois, imparfaite, limitée, conditionnée de toutes manières ; elle n’est pas libre. Comment serait-elle divine ?


C’est le Verbe qui donne la vie à toutes choses : « Absolument rien de ce qui existe n’a pris naissance sans Lui », écrit Jean au début de son évangile. En même temps, par un effet de Sa toute-puissance et de Son infinie bonté, le Verbe confère à l’être fragile, oeuvre de Ses mains, pur néant par rapport à Lui, le privilège redoutable du libre arbitre, la faculté surprenante de pouvoir agir à l’encontre des lois d’amour de son Créateur.


C’est que Dieu ne veut pas faire de Ses enfants des automates, heureux mais ignorants et irresponsables ; II désire qu’ils deviennent des êtres libres comme Lui, car la liberté vraie, comportant l’omnipotence et l’omniscience, est l’attribut propre de la Vie divine. La liberté est la vie du Saint-Esprit qui « souffle où il veut », selon la parole du Christ. Or l’Esprit est aussi l’amour réciproque du Père et du Fils. Pour qu’il puisse nous illuminer, il faut donc que nous aimions à notre tour, que notre coeur, dépouillé de toute préférence de soi, de tout orgueil, s’embrase d’amour

pour Dieu et pour le prochain.


Comme notre nature est foncièrement égoïste, cupide et orgueilleuse, la lutte contre nos tendances’est indispensable pour arriver à aimer. D’où la nécessité de prendre le joug du Christ, selon son commandement : « Si quelqu’un veut venir à moi, qu’il renonce à soi-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive chaque Jour ».


Le disciple fidèle qui pratique ce précepte, qui pardonne à ses ennemis et à tout être, à tout événement, qui se met au service de ses frères par les oeuvres charitables et, quoique accomplissant tous ses devoirs, reconnaît n’être qu’un « esclave inutile », ce disciple-là reçoit l’initiation spirituelle.


« Mon Père l’aimera, dit le Maître, et nous viendrons à lui et nous ferons’en lui notre demeure », Le serviteur reste humble cependant, puisque son illumination même consiste à savoir sa propre ignorance, sa totale impuissance à comprendre que c’est le Verbe, le Fils unique qui, en réalité, fait le bien en lui, qui l’éclaire, le sauvegarde et opère le miracle par lui. Il s’aperçoit de cette omniprésence de Dieu et cette vue le transporte dans l’ivresse de la joie parfaite et le prosterne dans l’abîme de l’abnégation. Son union avec le Verbe deviendra désormais, de plus en plus intime, dans la mesure où il prendra conscience du néant de soi-même.


Telle est la doctrine de vie : c’est Dieu qui illumine le disciple et non pas ce dernier qui, par des méditations simplement mentales, pourrait entrer dans le Royaume céleste. La pureté du coeur est indispensable pour recevoir la vraie Lumière ; l’orgueil, l’égoïsme, la cupidité, la moindre tache morale est un empêchement à Sa descente.


Comment concilier l’assertion bouddhique que « l’existence est un mal » avec la croyance en un Père tout-puissant ? Si la vie était un mal, nous l’aurait-Il donnée ? Ou plutôt ce serait Lui-même qui serait tombé dans cette mauvaise illusion, car, par Son Christ, Il est présent en chacun de nous !…


Nous’en avons assez dit pour donner à comprendre qu’une méthode quelconque d’ascèse qui prétend faire découvrir Dieu par des entraînements volontaires ou par des méditations spéculatives ne peut qu’être vaine et dangereuse, si on n’applique pas les préceptes d’humilité, de charité et de prière énoncés par Jésus.


A plus forte raison peut-on mesurer le danger d’orgueil spirituel que l’on fait courir à un pauvre être encore assujetti à la colère, à l’amour-propre et à toutes les convoitises et à qui on dit : « Vous êtes Dieu ; sortez seulement de votre illusion, rejoignez la vie impersonnelle ! » Méditons, pour terminer, ces paroles du Sauveur : « Je suis la porte des brebis ; nul n’entre que par moi... Celui qui n’entre pas par la porte dans la bergerie, mais y monte de quelque autre côté est un voleur et un brigand ». Quiconque cherche volontairement à avoir la félicité spirituelle, avant que Dieu le juge digne d’y entrer, tombe sous la portée de cette parole du Christ ; il renouvelle la faute de Prométhée qui, selon la mythologie grecque, a dérobé le feu du ciel et a été condamné par Jupiter à avoir le foie perpétuellement renaissant et perpétuellement dévoré par un vautour.


Comprenez-vous maintenant pourquoi Sédir écrit qu’on a voulu tirer des versets du quatrième évangile « les affirmations les plus terribles pour la santé spirituelle de l’homme » ?

La doctrine de vie selon l’évangile de St Jean par Emile Besson

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