les amitiés spirituelles

L’ami, chez qui nous étions de passage, venait de nous faire parcourir le domaine qu’un labeur tenace lui conquérait chaque jour davantage. Après avoir visité la ferme toute animée de bêtes, nous passâmes par de grands champs de blé et d’avoine que les moissonneurs se hâtaient de rentrer. Sur le coteau les céréales alternaient leurs claires couleurs avec la haute vigne chargée de raisins, notre guide parlait de la rude tâche qu’impose la terre, donnant les détails précis qui dénotent la connaissance du métier que l’on fait, mais aussi l’amour profond pour les choses mises en œuvre.


Au retour, avant de nous mettre à table, nous repartîmes chercher de l’eau ; la ménagère, préparant le repas, n’avait pu encore s’occuper des rafraîchissements. Mais comme la maison était assez éloignée de la source, il nous fallut, pour l’atteindre, traverser une prairie où les rayons du soleil tombaient à pic et, dans la réverbération de cette heure, montaient des bouffées d’air chaud qu’accompagnait le chant des grillons.


Aussi le contraste fut-il grand, pour nous qui venions de la fournaise, en pénétrant sous l’ombrage des hauts arbres ! La fraîcheur, le calme de ce lieu nous saisirent tellement que nous restâmes quelque temps recueillis. Seule l’eau, tombant de l’éboulis des rochers dans l’auge de pierre, faisait entendre son murmure et cette pureté fluide, blanche, reflétant les hautes frondaisons, prit alors une part de son mystère


- « Ah ! si l’on savait quel rôle magnifique vient jouer l’eau ici-bas ! » dit gravement notre hôte.   


Et, pendant que les résonances cristallines dans la cruche brune variaient avec la montée du frais liquide, je pensais en effet à cette servante généreuse dont on use trop comme d’une esclave, à l’eau humble et féconde s adaptant toujours, reflétant toute couleur, portant toute saveur, se chargeant de tout l’impur, s’unissant à toute force, lavant, purifiant, vivifiant tout ce qu elle baigne. Créée dès avant le monde, elle fertilise ce tohou-bohou mystérieux dont parle la Genèse ; une fois chargée du sel de la terre, elle devient l’élément majestueux et fort où les continents baignent pour subsister.


Grand symbole de l’adorable Vierge Marie, transmettant la vie aux mondes, soyez béni !


La cruche débordait ; notre ami la prit toute ruisselante et, regardant avec reconnaissance la source généreuse, il nous dit :


- « C’est une bonne compagne, jamais elle ne nous a manqué ; quand, avec la grande sécheresse d’il y a trois ans, toutes les autres à la ronde se tarissaient, celle-ci continuait à remplir l’auge pour les bêtes et donner le nécessaire a ma maison. Mais, comme le bétail mourait tout autour de nous, les fermiers vinrent me demander l’autorisation de mener leurs troupeaux jusqu ici ».


- « C’était scabreux et, normalement, le débit était insuffisant pour toutes ces bouches ; mais, comme je pense qu il faut toujours partager ce que Dieu nous envoie, j ai demandé de l’aide tout en accédant à la requête de mes voisins. Et, chaque jour, au retour de la pâture, les bergers menaient leurs bêtes boire à l’abreuvoir des miennes ».


La belle tête patriarcale de notre ami eut un bon sourire et, après un temps d’arrêt, marquant l’émotion que donne toujours le souvenir d une aide providentielle.


— « Et, trois jours après, le jet était double », murmura-t-il !


Je ne puis rien ajouter à ce souvenir, sinon ce que dit saint François dans son Cantique au Soleil : « Sois loué, mon Seigneur, pour sœur l’eau, laquelle est très utile, humble, précieuse et chaste ».


La Source - Max Camis