les amitiés spirituelles

Légende du Liban par Sédir

A deux mille cinq cents lieues de notre patrie, plus loin que la Palestine, que Chiraz et que Mascate, au delà de l'Indus et de l'effroyable Bikanir, une fois dépassées les merveilles de Delhi, toute rose dans son atmosphère d'or, le voyageur, laissant sur sa gauche les lieux où s'épanouit autrefois l'enchantement du Paradis terrestre, monte à travers le Népal et prend pied sur la route sans fin qui court de Bénarès aux solitudes tibétaines et jusqu'aux gorges du Pamir.


S'il continue de s'élever vers les neiges éternelles, si, par impossible, il affronte les glaciers inconnus, si les anges lui fraient le chemin, il verra lui barrer l'horizon une montagne irréelle que les Délivrés mêmes n'ont jamais aperçue.


Des précipices vertigineux l'entourent de toutes parts; ses assises verticales la défendent invinciblement et les bises meurtrières expirent à ses pieds. C'est elle sans doute que les hymnes des Rishis védiques proposent à la vénération des peuples de Bharât sous le nom sacré de Mérou.


Son sommet s'arrondit en cirque verdoyant; un soleil, invisible encore aux peuples occidentaux, y maintient une température printanière dont quelques zéphirs accentuent la douceur. Le sol disparaît sous un souple gazon; des fleurs innombrables le parsèment dont le frais éclat fait penser aux jardins célestes où chantent les bienheureux.


Un lac occupe le centre de cette immense prairie, et une île repose en son milieu.


La transparence miraculeuse de l'eau reproduit avec délicatesse les herbes des talus et les frondaisons élégantes des arbres riverains; une imperceptible palpitation intérieure de la masse liquide communique à ces reflets le vague des paysages enchantés; les roches multicolores du fond, le bleu permanent du ciel font paraître dans l'eau profonde des amas mobiles d'émeraudes, de saphirs sombres et de mourantes turquoises.


L'île semble flotter sur le miroir circulaire où elle se contemple. Ses contours élégants, le désordre harmonieux des bouquets d'arbres qui la décorent, la grâce diverse de leurs attitudes, l'éclat des fleurs immenses dont, çà et là, quelques-uns sont couverts, l'haleine parfumée des corolles, le gazouillement d'oiseaux étincelants : tout concourt à produire un ensemble de parfaite beauté.


On n'aperçoit aucun insecte; mais des animaux semblables à des antilopes, à des cerfs, à des moutons, d'une élégance de formes incomparable, détachent sur le vert vigoureux de la prairie leurs robes fauves ou argentées.


A demi vêtues de plantes grimpantes, des tours se cachent derrière de grands arbres; les feux du couchant, reçus tout le long des siècles, les ont teintes de leurs pourpres et de leurs ors. Les unes rondes, les autres polygonales, leurs mesures, divinement proportionnées, raviraient les constructeurs de l'Acropole; on n'y aperçoit aucun assemblage de pierres; elles semblent de larges colonnes de marbre ou de porphyre, directement jaillies du sol rocheux. Ce sont des tombeaux. Sous leur base reposent les restes de patriarches antédiluviens; et leur emplacement, leur forme, leur couleur expriment les arcanes mêmes dont ces patriarches disparus furent les incarnations.


Rangées en cercle, au nombre de vingt-quatre, elles montent la garde autour d'une sorte de longue tente centrale ou de dais d'une étoffe somptueuse et qui semble certainement l'ouvrage des patients génies qui tissent les robes des anges. Les aurores boréales l'ont imprégnée de leurs teintes magnifiques. Elle tombe en nobles plis abondants qui paraissent, non pas drapés sur une charpente, mais bien suspendus à plusieurs grosses torsades d'or, que l'oeil suit dans l'air radieux, mais sans toutefois apercevoir la rosace immatérielle où ces cordages se rejoignent.


Sous ce dais s'étend une grande table de pierre, couverte de rouleaux et de livres, et autour d'elle va et vient un personnage dont l'aspect déconcerte.


Ce n'est pas un homme semblable à nous; ce n'est pas non plus un de ces fantômes qui hantent les lieux funèbres. Il est bien vivant; sa chair spiritualisée rayonne un éclat auprès duquel les plus beaux des habitants de la terre paraîtraient des malades aux portes du sépulcre. Il est dans la force de l'âge; une étoffe d'un jaune soufré tombe en plis nombreux de ses larges épaules. Il ressemble à ces pasteurs fils de rois que racontent les légendes sarrazines; une mélancolique douceur attendrit ses regards qui ont vu trop de choses, mais la, sérénité des archanges habite son front qu'une épaisse chevelure ombrage de ses reflets bleus.


A chaque instant tombent sur la table, venant on ne sait d'où et comme s'ils se matérialisaient soudain, des papyrus couverts d'écritures. L'homme les lit, puis, après en avoir recopié des passages sur son grand livre, les brûle à un brasier qui flambe au ras du sol.


A l'autre extrémité de la tente ont voit une sorte de char à trois roues, fait d'une matière translucide et dure, orné de toutes sortes d'arabesques hiéroglyphiques. Enfin, sous la table, on devine un sarcophage où repose un corps à la ressemblance du scribe mystérieux.


Que sont ce lac et ce jardin ? Qui est cet homme dont l'aspect sublime couronne les beautés environnantes ? Ce dais suspendu à quelque étoile, ce feu perpétuel qui brûle sans aliment, ce char de rêve qui semble attendre ses licornes ? Serait-ce pas l'invisible patron des inaccessibles Rose-Croix, le thaumaturge du Carmel, cet Elie revenu sous le nom du Baptiste, le plus grand parmi les fils de la femme ?


C'est lui, en effet. Il demeure là jusqu'aux derniers temps; il recueille tout ce que les hommes élaborent de saint dans les domaines de la pensée, de la science et de l'art; il livre au feu ce qui est impur et accumule ainsi les trésors du Vrai et du Beau dont se nourriront plus tard les élus de la Jérusalem nouvelle.


Par intervalles descend du haut des airs un être à forme humaine qui n'est, comme Elie, ni un corps ni un fantôme. Son visage vermeil brille de jeunesse; mais les longs cheveux qui ondulent sur ses épaules sont tout argentés; il n'a point d'ailes; cependant il plane comme soutenu dans les mille plis d'un nuageux vêtement bleuâtre. Il est imberbe; un sourire de tendresse et de paisible joie éclaire ses traits; ses mains divines retiennent son manteau qui flotte au vol rapide des courses éthérées et nul mortel pécheur ne supporterait l'insondable innocence de ses limpides regards.


C'est le Voyant, Jean le Vierge, le Bien-Aimé, le fils adoptif de Marie. En attendant le retour de son Jésus, il parcourt l'univers, recherche les bénédictions que le Sauveur sème, les apporte à la terre aride, et remporte du livre d'Elie ce que les autres mondes peuvent en recevoir.


Un troisième visiteur paraît encore sur ce mont singulier : c'est Moïse. Le théocrate porte sur son visage les flammes de l'Horeb et les majestés du Sinaï. Les cornes de la puissance thaumaturgique grandissent son front sourcilleux; sa main d'athlète tient le bâton du pontife; sur sa poitrine brillent les Urim et Thummim authentiques qu'il ravit autrefois au Soleil-des-Nombres. Il marche à pas longs dans le tintement des sonnettes sacerdotales, et les oiseaux étonnés se taisent sur son passage.


Sa stature est courte; ses épaules de Titan remplissent l'ampleur d'un manteau pourpre.


Un nimbe d'immutabilité l'auréole; l'énergie éclate dans ses gestes et semble animer jusqu'aux plis de son vêtement. C'est la vivante figure de l'Acte et du Vouloir.


Mais le Scribe, le Sacerdote et le Voyant n'agissent pas seuls; ils sont pour ainsi dire les circonférences de sphères dont les centres demeurent ensevelis dans la gloire vivante du Soleil-des-Ames. Ils forment trois couples unis par la plus intime collaboration. Comme la nouvelle Alliance parfait l'ancienne, de même qu'en Christ les pénibles efforts des justes s'épanouissent selon la splendeur de l'allégresse éternelle, de même derrière Elie se tient Enoch, le septième fils d'Adam, l'inventeur de la Science, descendu en droite ligne du Soleil-des-Formes.


Derrière Moïse se tient le prêtre sans parents, le roi de Justice, Melchissédech, fils du Soleil rouge; derrière Jean, Jacques, l'autre fils du Tonnerre, contemple et prie dans la retraite la plus occulte. Aucun de ces six n'a subi la mort terrestre. Et tous ensemble, ces six sont un seul être et un seul esprit; ces trois sphères sont une seule sphère : la forme du futur règne de Dieu ici-bas.


Un septième être les contient tous, quoiqu'il se distingue d'eux par le mode même de son existence et la qualité de sa Lumière; il les dirige et les emploie comme il le juge à propos. Il peut aller partout; aucun palais qui ne s'ouvre devant lui; aucune cime qui ne lui soit accessible; aucun abîme océanien où il ne descende; aucun être qu'il ne scrute jusque dans sa racine primitive. Il s'occupe de tout; il prend toutes les formes; il ressemble à tout le monde et il est seul sur cette terre; les passants le croisent peut-être dans la rue; les saints dans leurs extases le voient comme identique aux figures éternelles. Son apparence anonyme constitue son mystère, sa défense et sa toute puissance.


On le nomme le Seigneur de la Terre. Par Enoch et par Elie parviennent aux créatures les eaux célestes qui les nourrissent; par Jacques et par Jean, les clartés qui les illuminent; par Melchissédech et par Moïse, les bénédictions qui les guérissent.


Et tous les disciples de Jésus, quels que soient leur race, leur rite ou leur intimité, se rattachent à l'un de ces trois couples, formant ainsi dans l'Invisible un monde complet de lumières, d'eaux vives et de souffles embaumés.


Enfin, assez proche également du lieu où fleurirent, à l'aurore des siècles, les délices du Jardin d'Héden, mais dans la direction septentrionale, s'élève une autre montagne de légende, où habitent les Maîtres de la Perversité.

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