les amitiés spirituelles

De l’Imitation de Jésus par Sédir

Il est tellement vrai que nos activités sont les cheminements de notre esprit immortel le long des routes de l'invisible que le fait de passer d'une voie large à la voie étroite se nomme une conversion. A certains moments, l'homme, épuisé ou blasé, revient sur ses pas; et, lorsque ce retour s'effectue pour les motifs les plus hauts, ou, si vous préférez, dans nos régions psychologiques les plus profondes, les états de remords, de repentir, de désolation, de désagrégation intime que l'on subit, correspondent à cette marche en arrière, au cours de laquelle nous sommes obligés de restituer aux créatures victimes de nos égoïsmes les forces ou les substances que nous leur avons prises indûment. Cette restitution se nomme la pénitence.


Avant que le Verbe descendit sur la terre, les humains étaient obligés de payer intégralement leurs dettes; cette loi fut appelée Karma par les Hindous, peine du talion par Moïse. Et comme les pécheurs, pendant le temps qu'ils mettaient à s'acquitter, contractaient de nouvelles dettes par de nouveaux péchés, comme le mal une fois semé se développe de lui-même et se multiplie, les paiements se multipliaient aussi, indéfiniment, et !a souffrance humaine allait s'étendant sur une période indéfinie. L'homme, en résumé, ne peut se sauver tout seul. Mais les souffrances volontaires et innocentes du Verbe incarné en Jésus-Christ ont pour effet de mettre à la disposition du pécheur repentant les secours inépuisables de la miséricorde divine, que !a théologie nomme !a grâce, parce qu'ils sont toujours gratuits. Ils viennent en effet de l'Absolu; par suite, le moindre d'entr'eux vaut, de par sa nature, infiniment plus que les mérites d'une créature du Relatif, quelque colossaux qu'on les imagine.


Ceci entendu, nous pouvons nous mettre à étudier l'épisode de la Courtisane chez le Pharisien. Il s'y trouve de nombreux enseignements. Jésus n'allait pas seulement chez les pauvres et chez les gens de condition modeste; il acceptait aussi les invitations des riches; il ne se guidait pas sur des motifs d'utilité ou de respectabilité, il ne flattait ni les conservateurs, ni les révolutionnaires, puisque les uns comme les autres ont quelquefois raison et quelquefois tort; et pas plus qu'il n'a établi le paradis social sur les seules réformes économiques ou politiques, il n'a choisi ses disciples, ses familiers ni ses hôtes occasionnels d'après des considérants extérieurs. Pour lui, les hommes, les choses, les circonstances n'étaient que des prétextes à redresser une erreur, à allumer une lumière, à semer une graine; ce monde-ci, que nous travaillons, que beaucoup croient être le seul, n'était dans ses mains qu'un envers; il tissait sur l'autre côté de la trame, à l'endroit, et c'est parce qu il voyait ce que nous ne voyons pas que beaucoup de ses gestes semblent incompréhensibles et beaucoup de ses paroles déraisonnables.


Nous pouvons adopter une ligne de conduite parallèle à la sienne quoique sur un plan beaucoup plus bas; mais alors méfions-nous des sourdes tendances de notre personnalité qui dévieraient les intentions les plus droites. Chacun est attiré vers tel milieu social ou mondain par ses goûts, sa culture, son affinement, ses opinions de tout ordre; on excuse celui qui a de mauvaises fréquentations parce qu'il n'est pas entièrement responsable de la bassesse de ses sympathies; on a raison, il faut être indulgent; mais celui dont la sensibilité est délicate et le tour d'esprit affiné, n'a pas non plus un très grand mérite à fréquenter des êtres supérieurs; et celui qui aime ses aises n'a pas davantage de mente à vivre avec des gens riches; ces trois individus suivent tout simplement le genre d'égoïsme qui leur est propre. Si je vais dîner de préférence en élégante compagnie, je dois avoir la franchise de m'avouer que c'est parce que j'aime le luxe et la recherche, et non pour imiter Jésus qui s'asseyait aussi à la table des riches bourgeois de son époque. Si, au contraire, j'aime le débraillé des bouges, que je n'aie pas l'hypocrisie de prétendre que c'est parce que Jésus vivait avec des gens de rien. Vous me pardonnerez de prendre avec tant d'insistance des exemples si simplets: nous nous abusons si facilement, nous nous mentons à nous- mêmes avec une duplicité tellement ingénue.

Si, au contraire, sans écouter nos préférences, nous allons là où l'on nous appelle, là surtout où nous pouvons adoucir une amertume, ouvrir une fenêtre à l'espérance, encourager une résignation, calmer une haine, réduire des préjugés, embellir une heure vulgaire, là enfin où nous répugnons de nous rendre, alors nous imiterons Jésus. Croyez-vous que la sensitive délicatesse de Jésus n'était pas au supplice parmi les laideurs inévitables des malheureux opprimés? Croyez-vous que la généreuse ardeur de son âme toute débordante de compassion n'était pas martyrisée par le dur égoïsme des grands qui ne le comprenaient pas, mais à l'invitation desquels il se rendait cependant? On le trouvait ici et là, n'importe où s'élevait te moindre soupir vers la Lumière, n'écoutant que ce soupir, ne voyant que tes détresses diverses des misérables ou des puissants, insoucieux de ses propres dégoûts, attentif à la seule sincérité des plaintes.


Ainsi, en lisant les Evangiles, ne nous attachons pas tant au charme des récits, au merveilleux des épisodes, qu'à l'esprit secret qui engendre les uns et anime les autres. Il faut du temps pour communiquer avec ce souffle délicieux de l'éternelle bonté; il faut une grande persévérance dans l'effort perpétuel d'en vivre les préceptes; mais chacun de ces efforts reçoit immédiatement son salaire, un salaire double: le désir d'avancer davantage, et la compréhension plus profonde du Grand-Œuvre universel.


Voici donc Jésus à la table du Pharisien. Que l'on se représente la scène aussi exactement que nos connaissances en archéologie nous le permettent, que l'on s'aide pour cela des récits des orientalistes, des romanciers, des voyants, ou des simples voyageurs, il n'importe. Ce sont là des artifices, légitimes sans doute, mais extérieurs pour émouvoir notre dévotion. Deux ou trois écrivains ont même imaginé le Christ revenu à notre époque, vivant de notre vie et donnant à notre société l'exempte ou l'enseignement convenables à nos mœurs et à nos vices modernes.


Essayons de regarder notre modèle avec des yeux plus spirituels. Par delà les aspects visibles de son histoire, pénétrons vers son cœur à l'incommensurable rayonnement, montons vers les cimes de son esprit où reposent tous les mystères, considérons la sublime singularité de sa personne, la plus une, la plus cohérente qu'il soit possible d'imaginer, et en même temps la plus diverse et la plus subtile.


Chez cet Israélite considérable, voici Dieu même et voici l'Homme complet. Il reste à jamais identique à soi, et cependant il se trouve, sans diminution ni altération, au centre de ce qui souffre et de ce qui aspire, dans la personne de son hôte, dans les personnes des convives, dans la personne de la femme survenante. Partout où il va, l'Homme-Dieu est chez lui, puisque partout s'élève la plainte de la souffrance. C'est Jésus qui, dans le cœur durci du riche, répand la cendre de la satiété; c'est Jésus qui, dans le cœur blessé du misérable, fait gémir le désespoir; c'est Jésus qui, dans le cœur forcené du criminel, fait hésiter la colère; afin que de nos terrestres dégoûts naisse le désir des biens célestes; que nos lassitudes appellent la jeune espérance; que nos colères impuissantes, portées à leur paroxysme, deviennent les premiers souffles de la toute puissante douceur. Telle est du moins la marche des choses pour l'humanité déchue; l'obéissance fidèle à l'Evangile nous permettrait d'éviter ces pénibles réactions, sans doute; mais bien rares ceux qui se rendent capables de recevoir la Lumière sans s'être égarés auparavant dans les Ténèbres.


Chez ce Pharisien donc, le Verbe est là, mais personne ne le discerne, parce que les âmes médiocres de l'hôte et des convives, incapables d'aller loin à gauche, le sont également d'aller loin à droite. Marie-Madeleine seule verra clair; elle a commis tous les excès, elle en a bu l'amertume, son âme ardente n'a pas voulu du morne orgueil de la désespérance, et le Ciel lui a envoyé le repentir. Elle s'est jetée vers lui comme elle s'était jetée sur les splendeurs de ce monde; elle avait beaucoup péché, le Verbe lui a beaucoup pardonné; et, parce qu'elle a reçu de Lui un surabondant pardon, elle L'a aimé comme personne encore ne L'avait aimé.


L'amour de Dieu pour nous, notre amour futur pour Lui, sont des choses totalement ignorées. L'indigence de notre âme, la faiblesse de notre cerveau ne peuvent ni se nourrir ni se mouvoir dans le monde vertigineux de l'amour spirituel. Les plus purs parmi nous, lorsqu'ils ont voulu nous redire quelques échos des harmonies irrévélées, se sont vus réduits au pauvre langage douteux de l’amour humain. Dire de l'amour divin qu'il est tout sacrifice, c'est annoncer que le soleil éclaire; l'éloquence se banalise jusqu'au lieu commun quand elle essaie de décrire la vie de l’amour; celle-ci diffère bien plus de la vie du corps et de la vie de l'intellect que la métaphysique diffère de la science, ou le calcul intégral de l'arithmétique. Nos puissances affectives, si sublimes qu'on les suppose, ont malgré tout besoin de se détendre, de reprendre leur élan, de surmonter leurs lassitudes; elles subissent des échecs d'autant plus cruels qu elles se sont offertes avec plus de candeur à l'ingratitude et à l'incompréhension. Ne voyons-nous pas Jésus lui-même défaillir à la vue de toutes les noirceurs par lesquelles le genre humain répondra aux tendresses de son amour? Chaque disciple souffre aussi sa veille au Jardin des Oliviers.


Mais, lorsque le Ciel sera descendu sur la Terre, l'amour fraternel et l'amour divin, devenus le même amour, s'exalteront à une altitude aujourd'hui inconcevable. L'amour de chacun des élus se renouvelant de lui- même, aussi jeune à chacune de ses effusions, accru sans cesse par l'amour correspondant de tous les autres élus, ne connaîtra plus la fatigue ni l'inquiétude. Ces âmes, surélevées par delà leur limite temporelle propre, s'épanouiront d'infinis en infinis par une concurrence harmonieuse dont tes équilibres successifs, loin de restreindre leurs élans, en exalteront à toujours l'ardeur et la spontanéité.


Mais cela, c’est le terme; nous ne sommes qu’au départ.



(Bulletin des A.S. du 25 janvier 1925)

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