les amitiés spirituelles

Bulletin 26, janvier 1935


Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. (Luc IX, 50)


Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. (Luc XI, 23)



Voilà, semble-t-il, deux propositions contraires et l’on s’étonne de les trouver simultanément dans l’Evangile. Les savants ne se sont pas fait faute de parler, à propos de celle-là, de tolérance et, à propos de celle-ci, d’intolérance.

Ce n’est qu’en apparence que ces deux paroles s’opposent ; en réalité elles se confirment et se complètent. Il suffit, pour s’en convaincre, de les replacer dans le cadre où chacune d’elles a été prononcée.


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Le Christ est venu poser les bases du Royaume de Dieu. II dit Lui-même qu’il est venu « annoncer l’Evangile aux pauvres, guérir ceux qui ont le coeur brisé, publier la liberté aux captifs et le recouvrement de la vue aux aveugles, renvoyer libres les opprimés » (Luc IV, 18. 19). Sa compassion s’est donc penchée avec un amour particulier sur les malheureux, les souffrants. Partout où Il passait, les puissances de l’enfer tressaillaient ; le royaume du mal s’écartait devant la lumière grandissante du Royaume de Dieu.

II est compréhensible que ceux qui cherchaient à guérir les maladies — donc à exorciser les démons — se soient servis du nom de Jésus. Or l’Evangile nous rapporte l’histoire d’un de ces exorcistes — nous dirions aujourd’hui un de ces guérisseurs — qui ne se joignait pas aux disciples et qui cependant délivrait les malades au nom de Jésus. Les disciples prirent ombrage de cet homme, de son oeuvre ; ils le reprirent, l’avertirent, l’empêchèrent de poursuivre son activité ; puis ils allèrent se vanter de leur zèle à Jésus. Mais le Maître les blâme : « Ne l’empêchez pas, dit-Il, car celui qui n’est pas contre nous est pour nous ».

Voici maintenant le Christ Lui-même à l’oeuvre. Il chasse les démons. Les pharisiens viennent Le voir et ces faux docteurs, devant les guérisons, les miracles du Nazaréen, veulent troubler par leurs insinuations cette activité qui les gêne ; ils vont même, pour arriver à leurs fins, jusqu’à prendre le bien pour le mal, jusqu’à faire passer le Christ pour un auxiliaire de Satan : « Il chasse les démons par le prince des démons. » Et l’on comprend que Jésus ait dit, en parlant d’eux : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. »

On le voit, le cadre dans lequel les deux paroles sont prononcées n’est pas le même.

L’exorciste est du côté de Jésus, les pharisiens sont les adversaires de Jésus ; l’exorciste combat le pouvoir de Satan, les pharisiens favorisent le pouvoir de Satan.

C’est donc par une certaine impropriété de langage qu’on parlerait ici de tolérance et d’intolérance, car dans les deux cas c’est la tolérance du Christ qui se trouve aux prises avec l’intolérance des hommes, l’intolérance des disciples d’une part, l’intolérance des pharisiens de l’autre.


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De par le monde il est bien des gens qui sont avec le Christ sans le savoir. Peut-être sont-ce des esprits qui ont de la peine à accepter le christianisme officiel, mais leur coeur déborde de compassion pour les souffrants et ils travaillent à l’avènement d’une société où les hommes seront un peu moins malheureux, où il y aura du pain pour tous et peut-être du bonheur pour tous. Ces êtres-là, quand même ils ne suivent pas officiellement le Christ, sont cependant Ses disciples ; à eux s’applique la parole : « Celui qui n’est pas contre nous’est pour nous. »

Il en est d’autres qui respectent le Christ, qui l’aiment peut-être en secret, qui font tout leur possible pour aider le prochain, mais qui se jugent indignes de s’associer à ceux qui, pensent-ils, croient mieux qu’eux. Ces libertaires sont aussi des ouvriers du Royaume de Dieu et, en parlant d’eux, le Christ déclare également : « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous.»

Les disciples pensaient qu’ils avaient le monopole de l’activité chrétienne. Jésus leur fait comprendre qu’il leur faut savoir s’effacer, qu’il leur faut rendre grâces à Dieu pour une oeuvre faite par d’autres, à la condition que cette oeuvre soit positive et accomplie au nom du Christ : le chrétien, à l’exemple de son Maître, va chercher et sauver ce qui est perdu.

Combien facilement nous critiquons les oeuvres et les hommes comme le faisaient les disciples ! Dans nos jugements que d’aigreur souvent, que d’injustice et de partialité ! Vaudrait-il donc mieux que les démons ne fussent pas chassés ? Ici l’intolérance des disciples rejoint l’intolérance des pharisiens. Prenons garde d’entraver par notre ironie l’oeuvre de Lumière. II faut bannir le parti-pris, le sectarisme.

Mais il y a une vraie et une fausse tolérance et il est nécessaire de préciser les limites de la vraie tolérance qui est celle du Christ. Il a proclamé que nul ne vient au Père que par Lui, que rien de bien, de beau, de grand, de durable ne peut être accompli en dehors de Lui. C’est à Lui qu’il faut obéir et à Lui seul ; c’est en Son nom qu’il faut agir. La seule force qui puisse vaincre le mal, c’est la force du Christ ; le seul amour qui puisse guérir ta souffrance, c’est l’amour du Christ ; le seul Evangile qui puisse sauver le monde, c’est l’Evangile du Christ.

C’est donc à l’attitude en face du Christ que s’arrête la tolérance. A ceux qui, même en dehors des cadres reconnus, travaillent avec Lui nous disons : « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. » D’autre part, à ceux qui ne croient pas en Lui, à ceux qui dénigrent Son oeuvre, qui essaient d’en fausser l’inspiration et le but, nous devons déclarer : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. »


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Mais nous pouvons aller plus loin. On a assez dit qu’on peut n’être pas avec le Christ sans être pour cela contre Lui, qu’on peut observer à Son égard une certaine neutralité.

Pour nous, nous ne croyons pas une telle neutralité possible. D’abord une véritable neutralité est infiniment rare. L’homme n’est pas fait pour l’indifférence et, s’il peut ne ressentir ni amour ni haine pour des personnes ou pour des choses qui lui sont complètement étrangères, cette attitude lui est impossible à l’égard de ce qui le touche de près. Ceux qui se déclarent neutres à l’égard de Jésus ont déjà fait leur choix, qu’ils le sachent ou non.

En effet, le Christ demandant tout notre amour et toute notre obéissance, c’est être contre Lui que de ne pas être tout entier à Lui, c’est laisser prononcer sur soi la parole douloureuse du Fils de l’Homme : « Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie. »

Le Christ demande tout notre amour et toute notre obéissance. Or, vouloir être « neutre », c’est évidemment refuser au Christ l’amour. L’amour est un absolu : on aime ou on n’aime pas ; il ne peut y avoir ici de demi-mesure. Eh bien, refuser à Jésus l’amour, c’est Lui faire tout le mal qu’un ennemi déclaré pourrait Lui vouloir. En effet, Jésus est descendu sur la terre pour faire la conquête de nos coeurs. Si nous Lui refusons nos coeurs qu’il demande que Lui importe un respect lointain qu’il ne demande pas ?

Et puis, refuser à Jésus l’amour, c’est Lui refuser l’obéissance. Celui qui n’aime pas n’obéit pas. Or qu’est-ce que, dans un Etat, un homme qui n’obéirait pas aux lois ? Ce serait un ennemi, quand même il ne se serait jamais rebellé ouvertement. II en va de même dans le Royaume de Dieu : celui qui n’est pas pour le Christ est par là même contre Lui.

Cette indifférence est en soi-même un désaccord entre l’homme et le Christ, une inimitié latente. Que l’homme se trouve un jour placé devant le caractère absolu de l’Evangile qui n’admet pas de partage, que les circonstances l’obligent à prendre nettement parti, alors la neutralité fera place à l’opposition et l’indifférence à l’hostilité. « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. »


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Revenons à notre guérisseur. Jésus était pour lui ce qu’il est pour tout chrétien : celui qui brise la puissance du mal. Il faisait ce que les disciples s’essayaient à faire : guérir au nom du Sauveur. Or, dans le chapitre même d’où est tirée l’une des paroles qui font le sujet de cette méditation, il est rapporté que les disciples ont essayé de chasser le démon qui tourmentait un enfant, mais qu’ils n’y sont pas parvenus. Etaient-ils donc bien fondés à s’opposer à l’oeuvre de l’inconnu, sous prétexte qu’il ne suivait pas le Christ avec eux ?

C’est que suivre le Christ, ce n’est pas marcher à Ses côtés, l’accompagner en tous lieux ; c’est accomplir Son oeuvre, c’est vivre dans Son esprit. Les disciples eux-mêmes, qui escortaient leur Maître, ne Le « suivaient » certes pas lorsqu’ils disputaient entre eux à qui occuperait dans le ciel les premières places (Marc IX, 33. 34) ou lorsqu’ils demandaient à leur Maître des indemnités et des garanties pour le sacrifice qu’ils avaient fait en devenant Ses disciples (Marc X, 28). Jésus fut bien souvent seul au milieu de leur cohorte, bien souvent Il chercha sans le trouver un coeur compréhensif, aimant. Il est probable que l’inconnu « suivait » le Maître, tout en ne marchant pas à Ses côtés, mieux qu’ils ne le faisaient eux-mêmes en Le suivant !

« Ne l’empêchez pas ! » dit le Christ. La vérité qui sauve, la vertu qui libère ne se trouve pas seulement dans le cercle de ceux que le Christ a appelés à Le suivre ; l’Esprit souffle où Il veut et nul cénacle n’a le droit de dire : Hors de moi pas de vérité, hors de mon église pas de salut ! Certes l’Evangile réclame de ses tenants la perfection dans la foi et la perfection dans la vie morale et spirituelle ; mais le guérisseur inconnu travaillait dans l’esprit du Christ, c’est au nom du Christ qu’il chassait les démons, le Christ était sa vie, sa force. Que lui fallait-il de plus ? Le Christ ne lui demandait pas de porter telle étiquette ; Il considère seulement l’intention pure et la bonne volonté ; c’est pourquoi Il a abaissé sur lui un regard de miséricorde : « Ne l’empêchez pas ! Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. »

Quant à nous, francs-tireurs au service du Roi des rois, nous serrons dans nos coeurs cette parole et nous poursuivons la tâche, au nom de Celui qui donne le courage de la lutte et la garantie de la victoire.

La tolérance du Christ par Emile Besson

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