les amitiés spirituelles

Dans ce rêve, ayant entendu parler d'une cer­taine demeure où venait pas mal de monde et où certains personnages de Dieu avaient vécu, nous entreprîmes, des amis et moi, le voyage pour l'aller connaître. Eloignée et isolée dans une région mon­tagneuse, sans route possible, accessible seulement par quantités de chemins, nous fûmes récompensés de nos efforts en découvrant un fort beau cadre.


La construction, par contre, n'offrait, à pre­mière vue, qu'un haut mur dans la verdure avec une porte sévère et un marteau pour appeler. Le plan d'ensemble était assez inattendu, parce que complètement rond et entourant un très beau parc ; les pièces de proportions différentes donnaient l'impression d'être de plain-pied alors que par les fenêtres intérieures on dominait les frondaisons d'arbres de toutes essences. L'entrée s'ouvrait di­rectement sur un large et vaste vestibule en plein-cintre à la clarté très douce. Il y avait là beaucoup de monde de tous âges : les uns lisaient, les autres regardaient gravures, peintures ou photos repré­sentant les plus hauts lieux de la terre, voisinant avec quelques portraits d'hommes connus. Au centre, et dans le fond, une grande tapisserie de la tête du Christ d'après le suaire de Turin. Un vieillard préposé à notre visite annoncée, gardant une réserve marquée, nous fit pourtant passer der­rière une tenture et ouvrit une porte. Ce fut un changement complet : dans un grand confort l'as­sistance, quoique plus nombreuse, gardait une cer­taine sélection que la courbe des murs accusait.


L'étonnant de cette visite était bien que ne par­ticipant en quoi que ce soit, il nous semblait que personne ne nous remarquait ; l'assemblée, aux catégories diverses, discutait, écoutait des confé­renciers, réfléchissait. Nous traversâmes cette atmo­sphère particulière de bourdonnement d'échanges où nous sentions une certaine unité, pour aboutir, sans que rien ne fut très défini, à une vaste salle dénommée bibliothèque. Reliés les uns aux autres, il n'y avait, des livres, que titres et noms d'auteurs. Du côté scientifique, quelques moyens encore de faire de la recherche, mais non sans mise en garde. Dans le coin où se trouvait le piano à queue, il y avait aussi des reproductions choisies de Giotto et autres primitifs, de Rembrandt, qui créaient un climat où les artistes et littérateurs semblaient pou­voir s'épancher et écrire leurs dernières illusions, pendant que de discrètes émissions donnaient une musique classique ou des chants religieux.


Par son orientation générale, la plus grande salle, celle des repas, en tiers de cercle, recevait toute la journée les rayons du soleil. La majorité des parti­cipants venait s'y restaurer et pour une part, sui­vant les aspirations de chacun, dans une commu­nion spirituelle. Cela nécessitait une compartimentation et donc, à mi-hauteur, une série de rideaux mouvants qui, dans l'ensemble, donnait l'aspect que devaient avoir, en leurs circuits fermés, les dé­dales anciens d'Egypte ou de Grèce. Ces « affinités électives », que Goethe chante, pouvaient ainsi, aux heures de collation, s'y retrouver au calme. Grandes tables comme dut l'être celle de la Cène, voisinant avec de plus petites : cénacles et foyers coexistant et cohabitant entretenaient là une aura de force et de joie saine par l'accompagnement de prières inces­santes.


L'entrebâillement d'une tenture nous fit voir trois silhouettes debout, communiant devant le pain et le vin avec les paroles de Jésus : « J'ai fort désiré manger cette Pâques avec vous avant que je ne souffre ». — A l'extrémité la simplicité s'accentuait car bassins et brocs d'eau devaient réaliser ce qu'il fit dans lavement des pieds aux apôtres.


Sur le côté, une très petite porte où il fallait frapper pour entrer dans la chambre de repos : la gravité subite donnait l'impression d'arriver à un sanctuaire. Dans le centre, à hauteur de tête, un gros pilier de bois portait une coupe de cristal d'où émergeait, de l'huile aromatique, une très haute flamme qui montait ou vacillait comme sous une voûte sombre. Des couches étroites et basses l'en­touraient et, bien que ce fut la plus petite des pièces parcourues, sa surface semblait les dépasser et l'en­semble apportait un allégement, une impression d'abandon. Là où l'air portait, où des vibrations presque tangibles réduisaient toute pensée person­nelle, tout jugement, un désir de rester là faisait regretter de devoir suivre le guide pour une fin de visite. Alors qu'au contraire, la surprise fut de trouver un complément à ce que nous venions de ressentir... un quelque chose d'inattendu, répondant à la nostalgie des logiques spirituelles qui ne peu­vent s'arrêter de quémander et de recevoir. Quant à cet apparent dernier cadre, il réalisait bien l'image du « trésor caché » par le renversement évangélique des valeurs et la certitude que « les derniers peuvent devenir les premiers ». Dans une très douce clarté régnait une paix joyeuse et calme, celle d'âmes libérées, malgré, pourtant, une certaine animation. Activité du reste sereine et mesurée nous étonnant par le nombre de femmes et d'hom­mes de tous âges, en pleine harmonie, pour des préparatifs au départ d'un des leurs vers le parc où on allait l'ensevelir ! La solitude de la salle précédente s'expliquait par cet accompagnement à une mort récente.


Celle où nous nous trouvions pouvait se dénom­mer, dans le vocabulaire des appartements, office ou cuisine puisque normalement on y préparait les repas.


Tout cela prenait place, devenait ici un exhausse­ment de vie, parachevant jusque dans l'au-delà l'itinéraire suivi sur le chemin des âmes.


Restait celui qui nous avait accompagnés sans rien dire, ce vieillard discret et distant qui, subite­ment — et probablement pour répondre à tout ce que nous n'avions pas demandé — parla et éclaira ce que nos yeux ne pouvaient toujours saisir : «Vous avez parcouru ces appartements en «curieux» sans toujours comprendre l'importance de la sym­bolique de chacune des pièces qui ne peut être dépassée, en réalité, si elle n'a été méritée et vécue pleinement ».


Ainsi, le plan circulaire restant le programme de la vie terrestre pour ceux qui désirent s'approcher réellement de celle de Dieu, le vestibule, normale­ment envahi par tous les « moi je » est un premier pas qui peut leur suffire, même devenir leur but, alors que beaucoup n'y restent même pas et le quit­tent pour aller ailleurs vers un tam-tam de propa­gande.


Le salon plate-forme gardait l'effervescence des idées en un Moi qui résiste, discutant toujours tout en désirant véritablement comprendre ; ce que la bibliothèque peut en partie solutionner par l'apai­sement des inquiétudes et par le classement de ces qualités humaines toutes prêtées, n'aboutissant que partiellement parce qu'encore mal employées.


Par contre, l'image des repas autour de la table c'est le Moi, avec ses faims multiples mais abor­dables un jour pour arriver à la difficile communion, à la prière en commun en Son Nom, débutant à la Cène pour aboutir aux Noces Spirituelles — après des successions de nuits — où Jésus devient nôtre. Avouant alors son impuissance, le Moi arrive à ce que nous essayons de faire ici, à l'office, c'est-à-dire, murmura le vieillard rayonnant d'une joie intérieure, devenir servantes et serviteurs des autres, comme le Seigneur nous en a donné l'exemple.


Après une prière commune, nous nous quittâmes, non sans de silencieuses et multiples réflexions.


Atmosphères d’appartements - Max Camis